"Le champagne ruisselle le long d'une pyramide de flûtes en cristal"

Cécile Mazin - 04.07.2013

Edition - Les maisons - Zalbac Brothers - Karel de la Renaudière - Albin Michel


Toute la semaine, en partenariat avec les éditions Albin Michel, ActuaLitté vous propose de découvrir des extraits du premier livre de Karel de la Renaudière. Un polar aux accents de thriller, qui plonge dans l'univers de la finance : Zalbac Brothers. Nouvel extrait. Nouvelles tensions...

 

 

Au sol, les valises n'ont même pas été ouvertes. Dans cette grande chambre, Jean ne sait pas trop où s'installer. Joy le regarde, amusée.

– On se partage un placard ? Tu dors de quel côté ?

Jean cherche comment lui répondre, tandis qu'elle se dirige vers une des portes du petit salon. D'un geste théâtral elle l'ouvre.

– Tu as cru que je te prenais pour un garçon facile ? Voilà ta chambre. Maintenant tu connais le trajet pour aller de l'une à l'autre.

Un petit clin d'œil coquin. Elle a réussi à le faire sourire. Chacun de leur côté, ils se préparent pour cette soirée qui se doit d'être « uniiiique » !

 

Ils se retrouvent dans le couloir. Jean est hypnotisé par sa robe. Longue, en mousseline crème, plissée façon vestale et totalement transparente, qui semble avoir été coupée pour dévoiler chaque centimètre carré de sa peau, l'air de rien.

– Tu restes planté là, ou on va danser ?

Le nabab déteste la mesquinerie. Pour sa Nuit Gitane, le milliardaire a vu grand. Plus de cinq cents invités s'agitent en cadence sur la piste de danse. Le champagne ruisselle le long d'une pyramide de flûtes en cristal, les buffets croulent sous les petits fours, les serveurs s'affairent et les bimbos s'affolent en comptant les yachts qui font la queue pour s'amarrer près de la plage.

– Il en attend encore le double d'ici au lancer de ballons, si j'ai bien compris, lui souffle Joy.

– Un lancer de ballons... ?

– Chaque année, Tony balance dix mille baudruches gonflées à l'hélium dans la Méditerranée. Il paraît que les bancs de poissons n'aiment pas, mais c'est très joli !

 

Une fois de plus, Joy attire tous les regards. Au début de la soirée, il a ressenti une certaine fierté d'avoir à son bras l'une des plus belles femmes présentes. Maintenant que les heures passent, sa présence commence à lui peser. Sur la plage, les annexes des yachts accostent à la queue leu leu. Les marins s'interpellent, les invités s'embrassent et l'alcool coule à flots. Tout le monde se bouscule en riant très fort pour faire semblant d'être heureux.

Joy entend le bip d'un SMS. Elle extirpe son portable d'un sac minuscule et regarde l'écran à la dérobée. « Près de la plage. Dans 5 mn. » C'est le signal qu'elle attendait. Elle donne un coup de coude à Jean.

– Tu t'ennuies ? Eh, j'y pense. Il y a un spot de musique classique au bout de la plage. Ça doit commencer vers minuit. Vas-y, c'est par là. Je te rejoins avec le champagne.

 

Jean emprunte le petit chemin qui serpente vers la mer entre les palétuviers. Les échos de la sono résonnent au loin, mais il perçoit déjà le ressac. Un kiosque à musique a été dressé sur le sable, et un quatuor à cordes y installe ses instruments. Quelques convives attendent le début du concert, assis dans le sable. Leurs rires alcoolisés font tiquer Jean qui s'éloigne à la bordure du cercle de lumière. La pleine lune illumine les vagues qui viennent mourir en douceur à ses pieds.

Un peu plus loin, des couples profitent de l'obscurité pour prendre un bain de minuit. Parmi les silhouettes nues, une femme hésite devant les vagues, puis plonge la tête la première. Il est fasciné par ce corps de femme entrevu au clair de lune.

 

L'orchestre attaque le Quatuor à cordes en sol mineur de Debussy, la sortant de sa rêverie. La musique inonde la plage. Même s'il perçoit encore les basses de la fête au loin, son âme de mélomane profite de ce moment de réelle magie. Pour la première fois depuis longtemps, il se détend totalement...

– Jean ?

Cette voix le fait sursauter. Il la reconnaîtrait entre mille. Il se retourne. Charlotte est là, sortant de l'eau. Presque nue. Si belle. Elle s'approche lentement alors que la musique, derrière lui, monte en crescendo. Le jeune homme est paralysé, hypnotisé par cette vision. Elle est tout près de lui maintenant. Elle perd l'équilibre et il doit s'avancer pour arrêter sa chute. Dans ses bras, Charlotte tend son visage vers le sien. Leurs lèvres se touchent alors que l'orchestre attaque à toutes cordes le dernier mouvement. La musique s'accélère au compas de ce baiser.

Charlotte étreint à pleines mains son corps tendu. Charlotte, offerte sous la lune. Il ferme les yeux.

Une main ferme agrippe tout à coup son épaule et le retourne brutalement. Stéphane est là, rouge de colère.

– Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu profites d'une alcoolique ? Ta cliente qui plus est !

Jean sent un regard dans son dos. Il se retourne. Joy le fixe, les larmes aux yeux, une bouteille de champagne dans une main et deux coupes en bouquet dans l'autre.

– Et moi qui croyais que tu m'attendais...
Charlotte vacille de nouveau.
Stéphane pose sa veste sur ses épaules et l'entraîne vers la

plage.
– Tout va bien Charlotte. Tout ira mieux demain...
Puis il se retourne vers le banquier.
– Si jamais tu la revois, ne serait-ce qu'une seule fois, c'en est fini de ta carrière !
Un peu en retrait, Joy regarde Stéphane s'éloigner. Derrière les larmes, elle ne peut s'empêcher de sourire. Elle signifie alors à Jean qu'elle ne veut plus jamais le revoir. Le piège a fonctionné à merveille. Pas mal pour une belle idiote !

 

*

**

 

Jean se réveille avec une migraine tenace. Il n'a pas fermé l'œil avant l'aube. Pourtant, il s'est couché juste après s'être éclipsé de la plage, pour éviter les reproches de Joy. Serait-il en train de devenir fou ? Ou bien est-ce la conséquence du surmenage ? Il a cru lire de la peur dans le regard de cette femme. Qu'a-t‐il fait à Charlotte ? Est-ce possible qu'il ait voulu abuser d'elle ?

Sa pensée se fixe sur ce qui serait arrivé si Stéphane n'était pas intervenu. Soudain, une vibration. Son portable. C'est un message de Charlotte. « Nuit blanche. Je suis à l'aéroport. Je dois te voir à Paris. »

Il se lève d'un bond, passe un appel sur le portable privé de son assistante, la réveille et la prie de réserver un billet pour dix heures et demie à l'aéroport de Toulon. Sarah semble perplexe, mais n'ose pas demander les raisons pour lesquelles il affrète le jet privé de Zalbac Brothers et l'envoie en France pour un retour d'urgence. En tout cas, ça ne ressemble pas beaucoup à du travail.

 

Avant d'embarquer, il achète comme chaque jour le nouvel exemplaire du Financial Times. En une du journal, sa photo et celle de Charlotte, avec gros titre au-dessus : «L'affaire Hermitage Group». Les mains tremblantes, il se précipite pour lire l'article. Tout y est exposé : son histoire avec l'héritière, sa prétendue tromperie envers la vicomtesse, les relations d'affaires sous-jacentes... On lui prête des mœurs légères, on rattache son comportement aux dérives de la banque, on remet en cause son intégrité. Toutes les révélations proviennent d'un mystérieux informateur. Jean l'identifie aussitôt. Il froisse rageusement le journal. Ils veulent la guerre ? Ils l'auront.