Le comportement honteux d'Amazon, et des auteurs démunis

Nicolas Gary - 24.05.2014

Edition - International - Hachette Book Group - Amazon - délais de livraison


Hier, le conflit Amazon-Hachette Book Group est monté d'un cran : en supprimant les précommandes pour certaines nouveautés, le cybervendeur accentue la pression sur l'éditeur, alors que leur opposition dure maintenant depuis plus de deux semaines. Et les auteurs tentent de pallier l'absence complète de communication de leur éditeur, outre-Atlantique - et de ses filiales.

 

 

Cartons Hachette Distribution - PoD Hachette Maurepas

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Sur les pages Facebook, des uns et des autres, on peut retrouver un message assez commun : « En raison d'un différend avec Hachette Book Group, Amazon a choisi de tenter d'intimider les éditeurs, les auteurs et les lecteurs, en diminuant de manière significative les remises sur mes livres », écrit en substance Jeffery Deaver. Et il n'est pas le seul. De nombreux autres prennent la parole, autant de relais d'informations pour le groupe, qui s'est terré dans un mutisme de mauvais augure depuis que le problème s'est répandu dans la presse. 

 

Avec 65 % du marché du livre numérique aux États-Unis, Amazon est en position de force sur le segment, alors que Hachette Book Group voit son chiffre d'affaires dans le domaine numérique augmenter de trimestre en trimestre. Mais quand on pèse au global 7,5 milliards €, contre 75 milliards $ pour Amazon, difficile de tenir les négociations sans être légèrement chahuté par une pareille période de quasi embargo. En effet, tout a commencé quand les auteurs se sont rendu compte que leurs titres étaient proposés dans les pages d'Amazon avec un délai de livraison de 2 à 5 semaines, totalement inédit pour le marchand toujours prompt à expédier ses commandes. 

 

Évidemment, pour les écrivains, il faut encourager à acheter ailleurs, à se rendre dans les librairies indépendantes, à trouver d'autres points de vente en ligne. Mais pour les possesseurs de Kindle, l'unique solution reste Amazon, et son format propriétaire permet bien de continue à approvisionner les consommateurs pris dans les filets de l'écosystème prison dorée. Parce que, bien entendu, les versions numériques sont, elles, toujours disponibles.

 

Difficile de savoir combien d'ouvrages sont réellement touchés par cette campagne de semi-boycott, puisque l'on a pu constater que même les publications dans les domaines du comics et du manga sont concernées par les mesures prises. Ce qu'il est intéressant de constater, c'est que la presse américaine se rend de plus en plus compte que cet affrontement est à mettre en perspective avec le procès Apple contre le ministère de la Justice et la décision de condamner la firme pour entente. 

 

En trame de fond, le procès pour entente sur l'ebook

 

Au coeur du litige entre les deux acteurs, se trouve donc la vente de livres numériques, avait confirmé un porte-parole de Hachette. Depuis la fin du contrat d'agence, ou contrat de mandat, proposé par Apple, les éditeurs fixent un prix de vente, mais les détaillants peuvent s'en écarter, avec généralement près de 30 % de remise proposé aux clients. Avec le contrat d'agence, le prix de vente était défini, et identique pour tous les revendeurs - ce qui avait introduit une régularisation de la concurrence entre les ebookstores. Et diminué le pouvoir monopolistique d'Amazon dans le secteur. 

 

On peut alors, comme Anna Holmes, parler de « comportement honteux », de la part d'Amazon, et inviter les clients à se rendre sur le site de Barnes & Noble, ou dans ses librairies, mais pour l'heure, le fait est qu'un fournisseur est en âpres négociations avec son revendeur. Et que ledit revendeur a vu son activité rebondir, et reprendre du poil de la bête - autant que des parts de marché - dès lors que le ministère de la Justice américain a mis un terme au contrat d'agence. 

 


 

Pour Mike Shatzkin, directeur de Idea Logical, « on a remis le plus gros marteau, dans les mains d'Amazon » - et à Thor, plutôt qu'à Raison... Parce que, même si Apple plaide non coupable, et a fait appel de la condamnation, reste que durant encore 18 mois, ou presque, Amazon pratiquera la politique tarifaire qu'il souhaite sur les livres numériques. Avec en perspective d'écraser plus encore les autres revendeurs, imposant par conséquent son format ebook, le Kindle, et l'environnement d'appareils et d'applications qui vont avec. 

 

« Achetez chez Amazon des livres, et la prochaine fois, ils vous proposeront du papier toilette, un ordinateur, un manteau d'hiver. Apple ne peut pas faire cela, personne d'autre ne peut le faire », poursuit le patron d'Idea Logical. Le livre, une fois de plus, ne serait qu'une solution pour attirer de nouveaux clients dans les mailles de son filet à base de données : une fois empêtrés, il ne leur reste plus qu'à recevoir les offres promotionnelles multiples, et finalement, un beau jour, se laisser séduire. 

 

On comprend dès lors mieux pourquoi il est impératif, outre-Atlantique, et partout dans le monde, qu'Amazon parvienne à maintenir les prix les plus attractifs sur ce segment du commerce. Et comment, dans cette logique, il ne pouvait exister d'autre solution que de proposer un format de livres numériques propriétaire. 

 

Sophie Cottrelle, porte-parole de Hachette Book Group assure : « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution à cette situation difficile, celle qui servira au mieux nos auteurs et leurs travaux, et qui préserve notre capacité à survivre et prospérer en tant qu'entreprise solide et tournée vers ses auteurs. » La communication, passée par l'agence de presse Associated Press, sera entendue par le plus grand nombre. Mais les auteurs qui manqueront de patience, et décideront de quitter l'éditeur par la suite - ne serait-ce que pour éviter un nouveau conflit de ce genre - pèseraient lourd dans la balance. 

 

Surtout que, si l'affaire a été divulguée dans la presse voilà deux semaines, il semble bien qu'elle ait débuté en novembre 2013. Date à laquelle certains agents ont commencé à faire des retours auprès de l'éditeur, en lui signalant de multiples problèmes dans la commercialisation des ouvrages de leurs auteurs...