Le Copyright, outil répressif d'une guerre de religion

Nicolas Gary - 03.09.2013

Edition - Société - Marie la sanglante - copyright - droit d'auteur


Saisissante mise en perspective de Torrent Freak dans un article portant sur la protection du droit d'auteur. Non seulement le droit d'auteur n'aurait pas été créé en 1710, comme on le croit traditionnellement. Mais surtout, il remonterait à 1557, et aurait servi à l'époque d'instrument de censure pour combattre les dissidents politiques. Stupeur et tremblements, on en perdrait son latin.

 

 

 

 

Au milieu du XVe siècle, l'Allemand Gutenberg s'appuie sur les découvertes, du Néerlandais Laurent Coster, qui près de 25 ans plus tôt aurait mis au point un outil d'impression, qui sera connu par la suite comme l'art moderne de la typographie. Gutenberg n'aurait toutefois réellement inventé que la presse à imprimer. Et à partir du début du XVIe siècle, des presses se retrouvent un peu partout en Europe, avec 200 ateliers uniquement pour l'Allemagne. 

 

Il a imprimé un livre ? Brûlez-le !

 

Or, ce n'est pas simplement la perte d'une reproduction des oeuvres qui intervient pour le clergé :  désormais, les gardiens du temple se font souffler leur trésor. Et voilà que d'autres se retrouvent à même de définir ce que peut être la culture, le savoir, et les oeuvres que l'on peut mettre à la disposition. Ce qui a un dommage collatéral simple : la royauté perd, par ce biais, l'une de ses puissantes armes de contrôle des masses, l'ignorance.

 

Cependant, tout n'est pas si simple : du jour au lendemain, l'Europe n'a pas vu fleurir des lecteurs avides ni des citoyens, qui étaient plutôt des sujets, instruits et savants. Surtout qu'en fonction des pays, une répression s'instaure. Ainsi, la France décide de l'interdiction des librairies et condamne à mort ceux qui se servent de presse pour imprimer. En janvier 1534, François Ier fit interdire la moindre impression de livres - mais un mois plus tard, revenait sur sa décision, alors que dans le même temps, l'imprimerie devient progressivement un outil sous contrôle royal.  

François Ier, étant à Lyon (le 7 juin [1533]), la Société de Sorbonne lui présenta une requête fort pressante au sujet des livres hérétiques ; elle y exposa fortement au roi que s'il voulait sauver la religion attaquée et ébranlée de tous côtés, il était d'une nécessité indispensable d'abolir pour toujours en France, par un édit sévère, l'art de l'imprimerie, qui enfantait chaque jour une infinité de livres qui lui étaient si pernicieux.

Ce projet de la Sorbonne fut sur le point d'être réalisé ; mais Jean du Bellay, évêque de Paris, et Guillaume Budé, parèrent heureusement le coup ; ils firent entendre au zélé monarque, qu'en conservant un art si précieux, il pourrait efficacement remédier aux abus dont on se plaignait si justement. »

 

C'était au choix gibet, potence, bûcher, fouet et autres sévices corporels pour les contrevenants. On pouvait d'ailleurs aller jusqu'à l'emprisonnement, les galères - sans parler même de la confiscation du matériel. (voir cet excellent site sur la question)

 

Marie la Sanglante, ou la réforme anglicane

 

Outre-Manche, personne ne s'est réellement montré plus malin : l'Angleterre protestante dont avait hérité Marie Ière, fille d'Henri VIII n'est pas beaucoup plus avancée. Pour mémoire, ce dernier avait instauré la religion protestante, et sa conversion, pour divorcer d'avec son épouse, Catherine d'Aragon. Marie la sanglante prit le trône en 1553, et annonça une vague de répression contre les opposants religieux, donc politiques. On lui attribue la mise au bûcher de 280 personnes au moins, pour servir de simple avertissement. 

 

 

Copyright reasons

gaelx, CC BY SA 2.0

 

 

Mais Marie avait plus d'ambition que cela, et pour s'assurer que la lutte du protestantisme contre le catholicisme tournerait en faveur de ce dernier, il lui fallait des outils efficaces - plus en tout cas que ceux déployés par François Ier. Les méthodes ayant lamentablement échoué, Marie la sanglante instaura le 4 mai 1557 un monopole lucratif pour la couronne. C'est ainsi que fut la Company of Stationers, créée en 1403 reçut la pleine légitimité en cette année 1557, recevant l'agrément de la charte royale. 

 

À partir de cette époque, la société disposait d'un monopole sur l'industrie de l'édition, et jusqu'au Statute of Anne, une législation qui réitère les règles autour du copyright, tout ce qui était imprimé devait être soumis à l'accord des censeurs au service de la monarchie. Bien entendu, ce système avait été mis en place pour que les seules parutions validées soient celles qui allaient dans le sens et la volonté de Marie Ière. Et ce, dans un contexte où l'Angleterre baignait dans le sang d'une guerre de religion, agitée par les efforts désespérés de sa Reine pour restaurer le catholicisme. 

 

Et après la mort de Marie, en 1558, la répression se poursuivit - et avec elle, une censure instaurée de fait, dont les victimes pouvaient varier en fonction de l'esprit du Prince. Surtout que c'est la demie soeur protestante de Marie, Elizabeth Ière qui prit la succession. Et en 1710, le Statut d'Anne ne fit qu'affiner et définir le droit d'auteur, accordant une licence d'utilisation à l'auteur, et non plus à l'imprimeur, de 14 années, avec une clause de renouvellement pour une durée similaire. L'auteur et son imprimeur pouvaient alors choisir ensemble les oeuvres à reproduire. Et passé ce délai, les oeuvres entraient dans un domaine public qui ne portait pas encore ce nom.