Le crime, impuissance devant la vie, est un art

Clément Solym - 19.03.2011

Edition - Société - crime - art - romans


Si le crime est un art, Gilda Piersanti, Joseph Incardona, Steinar Bragi et Véronique Chalmet, sont des artistes. Tous quatre auteurs de romans policier, ils se sont interrogés sur le meurtre et la pulsion de mort dans nos sociétés industrialisées.

Véronique Chalmet, auteur des Ecorchés (Flammarion) est journaliste spécialisée en criminologie. Elle explique que sa carrière lui permet d’échafauder la psychologie de ses personnages. « J’ai eu l’occasion de faire une enquête dans un hôpital psychiatrique de haute sécurité et j’ai interviewé les gens qui soignent les tueurs en série et les psychopathes, ça m’a donné de la matière pour la fiction. » Dans son roman, elle met en scène un artiste tueur : « L’art imite la vie et le crime est une impuissance devant la vie, donc j’ai voulu consigner les deux à l’intérieur de ce personnage ». Elle affirme s’être inspirée d’artistes comme Damien Hirst (qui, pour information, avait l’habitude de découper des animaux en deux et de les conserver dans du formol, charmant n’est-ce pas ?). « J’ai écris avec mes tripes. J’ai été cherché dans mes instincts et dans les témoignages que j’avais entendus sur le crime : on est tous capables de passer à l’acte pour une raison ou pour une autre… » (une réflexion qui en appelle d'autres...)

Pour Gilda Piersanti, qui vient de sortir un nouveau tome de ses Saisons Meurtrières, intitulé Roma Enigma (Le Passage), « L’art c’est poser la question d’une autre réalité. Les crimes ne sont pas forcément le signe d’une impuissance, mais peut-être au contraire d’une toute-puissance. C’est une question fondamentale dans mes livres : jusqu’à quel point peut-on tout maîtriser ? Le meurtrier croit maîtriser tout, il a la folie de la toute puissance, il prévoit tout. Mais justement, parce qu’on ne peut jamais tout prévoir, il va finir par s’enfermer dans cette réalité autre qu’il a créée. Il y a une coexistence entre deux réalités, toutes les deux tellement fortes que le meurtrier bascule sans s’en rendre compte dans la folie. »


La folie est d’ailleurs omniprésente dans l’œuvre des quatre intervenants. Quant on l’interroge sur le sujet, Joseph Incardona, auteur de 220 Volts (Fayard) où la schizophrénie est abordée, explique : « Le roman noir est lié à la tragédie, dans le sens où il noue des destins individuels et contemporains. L’individu est poussé dans une situation où il va commettre l’inévitable et passer de l’autre coté du miroir. » Enfin le héros de son livre est un écrivain, en effet, Incardona relie la pulsion créatrice et la pulsion de mort : « La pulsion créatrice est une pulsion de vie mais qui peut-être autodestructrice. Ce qui peut avoir différentes conséquences, mais heureusement la plupart des écrivains ne sont pas des assassins. (rires) » Ce à quoi Véronique Chalmet ajoute « Oui, la pulsion de mort est très liée à la pulsion créatrice, d’ailleurs n’est on pas « auteur » d’un crime ? »

Par ailleurs, la fascination pour la pulsion de mort est très forte dans la société actuelle : le polar n’a jamais été aussi apprécié, qu’il s’agisse de livres ou de films. Pour Incardona, il y a une raison à cela : « La mort n’a jamais été autant refoulée qu’aujourd’hui. Dans d’autres pays, la mort est une constante dans le quotidien, on la voit, il y a des cérémonies. Dans nos sociétés plus industrielles, la mort est occultée, la maladie et l’handicap aussi. Beaucoup de choses sont ainsi mises en marges de la société et peut être que l’on a besoin de se frotter à elles. C’est pour cela que la fiction plaît, car elle prouve que l’on est encore en vie. »

Quant à Steinar Bragi, auteur islandais d’Installation (Métailié noir), il avoue avoir toujours été fasciné par la mort, de plus : « Le fait d’écrire un polar est un moyen de mettre un mot sur toutes les pensées sur la mort qui courent dans la société ». Ainsi, selon lui, la force du polar ne réside pas dans le côté social ou sociologique mais plutôt dans « l’exploitation de la mort ». Par ailleurs, il remarque que l’émergence de la littérature policière commence au moment de l’industrialisation, ce qui n’est pas un hasard. « Il y a un rapport entre la société de l’époque et l’émergence de ce type de production. »

Sur le lien entre l’histoire et le roman noir, Gilda Piersanti sourit : « avec l’Histoire italienne et sociale actuelle, il y a matière ! Malheureusement, même après Berlusconi ce sera encore Berlusconi, car c’est une culture qui s’est ancrée dans la communauté italienne. Une culture catastrophique de l’individualisme effréné et de méfiances envers les lois, que l’on considère comme des règles inventées par certains pour asservir d’autres. En Italie, la vraie révolution serait le respect des lois. (rires) Donc oui, évidemment, il y a matière au roman noir. »