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Le culte musulman en appelle à Poutine après la censure du Coran

Nicolas Gary - 08.10.2013

Edition - International - Russie - censure - traduction du Coran


Au cours des dix dernières années, la Russie s'est fait un devoir de censurer du livre au kilomètre, et on dénombre plus de 2000 ouvrages tombés sous le coup de la Sainte Coupe. Dans l'exercice qui consiste à s'attaquer aux minorités dans le pays, la justice vient de dépasser un peu plus les bornes en décidant de censurer le livre saint des musulmans. Le Coran à l'Index, c'est électrique...

 

 

russian orthodox church rocklea,blessed virgin of vladimir (39)

Des procédés par très orthodoxes en dépit des apparences ?

 bertknot CC BY SA 2.0

 

 

Et pas qu'un peu : peu après la décision d'interdire la traduction en russe du livre, les autorités musulmanes ont rapidement, et charitablement alerté les dirigeants du pays que des problèmes allaient survenir. La communauté musulmane de Russie, et au-delà du territoire ne resterait pas de marbre. Dans la ville de Novorossiisk, située au sud du pays, la cour de Justice, en vertu d'une législation contre l'extrémisme, a voté l'interdiction de la traduction du Coran...

 

Les défenseurs des droits de l'Homme ont déclaré que cette décision, qui sera appliquée à l'échelle nationale, se rapproche dangereusement de l'interdiction tout court du livre saint. Et le Conseil des muftis de Russie s'est immédiatement fendu d'une lettre ouverte au président Vladimir Poutine, estimant que les tensions ethniques déchireront la Russie si la décision n'est pas renversée en appel. « Nous parlons de la destruction du Coran », rappelle l'imam Rushan Abbyasov, vice-président du Conseil.

 

Et selon lui, les répercussions auront lieu partout dans le monde, que ce soit en Russie ou ailleurs. « Est-il nécessaire de discuter de la manière dont la destruction de livres, des livres religieux et sacrés en particulier, a été perçue en Russie, par le passé ? » Ou encore des menaces d'un pasteur américain, décidé à réaliser un autodafé pour commémorer le 11 septembre 2001, qui s'était attiré les foudres du monde entier pour son geste. 

 

Dans la balance, on retrouve la liberté de culte en Russie, et de l'autre, cette interdiction de la traduction du livre. Si la défense dispose d'un mois pour interjeter appel, elle n'hésite pas à parler d'idiotie pure. Le livre qui a été condamné a été traduit par Kuliyev, un éminent chercheur et savant respecté, dont le texte compte parmi les quatre traductions officielles en Russie. 

 

« L'interdiction de la traduction de Kuliyev est absolument déraisonnable. Vous pourriez interdire la Bible tout aussi facilement, parce qu'elle contient des passages qui évoquent des effusions de sang », estime Akhmed Yarlikapov, spécialiste de l'Islam à l'Académie des Sciences de Russie. 

 

Quand le politique se mêle au spirituel

 

Mais ce qui se joue en trame de fond, c'est le pouvoir de l'Église orthodoxe sur la Russie et ses dirigeants. Vladimir Poutine a plusieurs fois pris la défense de son église, la considérant comme une boussole morale pour le pays, tout en revendiquant une identité russe multiculturelle. Difficile à tenir, certes, mais le président russe a plusieurs fois insisté sur la nécessité d'éviter les conflits religieux, alors que moins de 15 % de la population est musulmane. 

 

La loi anti-extrémiste, adoptée en 2002, permet pourtant de faire à peu près tout et n'importe quoi. Les menaces potentielles contre le pays, et principalement les livres, en sont les victimes. Plus de 2000 ouvrages ont été placés en liste noire par le ministère de la Justice - parmi lesquels des textes de Geobbels et Hitler, tout de même. 

 

Mais les critiques déplorent que des ouvrages inoffensifs se retrouvent dans la liste noire, sachant qu'un seul tribunal russe suffit pour qu'un livre condamné soit supprimé de tout le territoire. Bien évidemment, on n'y trouvera aucun des écrits ni de Lénine, ni de Staline, qui recueillent auprès de la population d'impressionnants suffrages encore. Une enquête de 2012 réalisée auprès des citoyens montrait que Staline était l'une des plus importantes figures historiques du pays. 

 

On se demande ce que la foule en liesse ferait à un juge qui déciderait de mettre un de ses livres à l'index... A contrario, le Coran n'est finalement problématique que pour une minorité de la population.