Tabelle : "la Belgique, dernière colonie de la France et il n’y a pas de petits bénéfices"

Nicolas Gary - 15.07.2015

Edition - International - tabelle Belgique - distribution livres - création libraire


Le cabinet de la ministre devait recevoir le projet de décret portant sur le prix unique du livre fin juin ou début juillet, mais manifestement, « il y a un peu de retard », explique-t-on à ActuaLitté. Ce n’est pas faute d’avoir réuni les différents acteurs concernés, et de profiter d’une forte volonté politique. La Belgique, qui aura vécu durant des dizaines d’années sous le régime de la tabelle, espère bien en finir avec cette surtaxe sur les ouvrages, tout en instaurant un prix unique du livre.

 

Bruxelles,

Isamiga 76 CC BY 2.0

 

 

Les tables rondes se sont multipliées ces derniers mois, avec les différents acteurs de la chaîne du livre. Le décret, nous certifie-t-on, sera valable pour la partie francophone du pays, mais n’aura pas le même fonds que pour la part néerlandophone. « Il restera encore à établir des accords bilatéraux, entre les deux communautés », mais pour l’heure, les regards convergent vers la ministre de la Culture.

 

Joëlle Milquet devra en effet rendre un arbitrage à partir des différents rapports et documents qui lui seront remis, et touchant à la région Wallonie-Bruxelles. « Ce qui est clairement affirmé, avec le décret, c’est la volonté de soutenir la librairie, et par conséquent la création. Les auteurs le réclament unanimement : les libraires sont leurs partenaires privilégiés », précise un proche du dossier.

 

Les Flandres, avec un mois d'avance

 

Du côté flamand, d’ici fin 2015, le ministre de la Culture Steven Gatz assure que la réglementation sur le prix des livres devrait être réglée pour la partie néerlandophone de la Belgique. Le projet est d’octroyer six mois avec un tarif que fixera l’éditeur, accompagné d’une remise de 10 % maximum. De quoi éviter le dumping sur les nouveautés que pratiquent les chaînes ou les grands magasins.

 

La question des bibliothèques est également centrale : avec une remise pratiquée de 25 %, les dispositions pourraient modifier ce taux, pour arriver à 15 %. Mais les établissements craignent que cela ne soit pas suffisant pour réaliser une collection équilibrée et globale. Dans le même temps, le Boek.be, interassociation professionnelle, souligne que 15 % sont déjà supérieurs à ce qui est pratiqué dans de nombreux autres pays européens. 

 

Jusqu’à la fin octobre, Sven Gatz doit travailler sur la proposition qui lui est faite – et également envisager la question d’une application sur le livre numérique, d’un prix unique. Il semble également qu’un consensus a été obtenu du côté du Parlement flamand. (via The Standaard)

 

Tabelle et tais-toi ?

 

Pour la partie Wallonie-Bruxelles, la question est plus sensible : outre la question du prix unique, établi par l’éditeur, il y a en effet celle de la tabelle. Il s’agit d’une surtaxe, appliquée aux ouvrages que distribuent les acteurs français Editis et Hachette Livre. Avec l’implantation de filiale en Belgique, Interforum Benelux et Dilibel, ces sociétés perpétuent aujourd’hui encore un surcoût variable entre 4 et 18 %, par rapport au prix français des livres. Mais ces sociétés filles ne sauraient justifier la persistance de ce surcoût, estime-t-on.

 

« Il est inexact et tendancieux de justifier la tabelle par l’existence d’une antenne de distribution en Belgique. C’est l’argument vicieux des distributeurs. La tabelle est une pratique initiée par les distributeurs FRANÇAIS pour se garantir contre les fluctuations du taux de change entre les francs belge et français. En toute logique, elle aurait dû disparaître purement et simplement en 2002 dès l’arrivée de l’euro. Mais comme, non seulement la Belgique est la dernière colonie de la France, mais surtout, il n’y a pas de petits bénéfices, elle a été maintenue », insiste un éditeur d’outre-Quiévrain, auprès de ActuaLitté.

 

Bruxelles

Olivier Ortepela, CC BY 2.0

 

 

La fin de la tabelle, et l’instauration du prix unique du livre sont « des projets à dimension culturelle, s’inscrivant dans une réflexion globale sur le monde du livre et la diversité éditoriale », rappelle-t-on en Belgique. Et si le mouvement prend du retard, ce n’est après tout rien en comparaison des dizaines d’années d’attente.

 

Surtout que les procédures et démarches sont encore loin d’être finies. « Il faudra présenter le projet à la ministre, puis au gouvernement, avant que l’on enclenche le vote au Parlement. Il faudra également prendre en compte un transfert du dossier aux instances européennes... » Attendu que, dans le décret, une mention sera faite pour le livre numérique, il sera impératif d'obtenir l’aval de la Commission européenne et des États membres, puisque la question du numérique est liée aux enjeux transfrontaliers – terrain de jeu privilégié des instances européennes. 

 

Plat pays, certes, mais toujours morne peine

 

Pour l’heure, l’idée de l’instauration d’un prix unique ne souffre aucune résistance de la part des acteurs engagés : la résistance vient plutôt de ce que les deux distributeurs français, Hachette Livre et Editis, qui souhaitent ne pas faire disparaître la tabelle. Et bien entendu, il serait dommageable pour la ministre Joëlle Milquet d’avoir à faire face à la fermeture, et au licenciement, des salariés des filiales belges. L’argument se serait fait entendre, au cours de certaines réunions.

 

Pourtant, « la détabellisation ne se déroulera pas du jour au lendemain. Nous envisageons plutôt une période progressive, avec une sortie graduée. Quand de nouvelles règles interviennent, le marché se régule de lui-même, mais il faut un accompagnement ». 

 

Reste que certains secteurs éditoriaux, reflétant les spécificités du marché belge, auront un traitement propre : la bande dessinée, évidemment, mais également les sciences humaines et le scolaire. La littérature représente une part plus réduite pour les éditeurs francophones. « Nous avons envisagé différentes mesures d’accompagnement : chaque profession a formulé ses recommandations, et y ont été associées celles du Conseil du livre [organisme représentant les différents opérateurs de la chaîne du livre en Belgique], ainsi que celles d’un groupe d’experts. »

 

Alors, il suffirait de venir à bout des oppositions que manifestent Hachette Livre et Editis. « Peut-être pourrait-on les interroger sur ce qu’ils pensent d’un prix unique du livre, pour l’Europe ? Et s’ils sont opposés à ce qu’une régulation intervienne pour donner aux éditeurs la possibilité de fixer leur prix de vente ? » Une chose que la tabelle vient assurément contredire. « Que l’on maintienne une différence tarifaire en Suisse, cela peut encore se comprendre du fait du taux de change, mais en Belgique, cela n’a plus aucun sens », analyse-t-on depuis la France.

 

Rappelons également, par effort pédagogique, que les auteurs sont rémunérés sur le montant public hors-taxe français – et ne perçoivent donc rien sur le surcoût qu'occasionne la tablle.