“Le désir est entièrement du côté du risque, à l’opposé d’une vie moyenne”

Claire Darfeuille - 15.04.2019

Edition - Société - Livre à Metz - Désirs auteures genre - Littérature et journalisme


Désirs, le sujet est abyssal et la plongée irrésistible. Conviées au festival Le Livre à Metz, trois auteures aux voix différentes, mais concordantes — Sarah Chiche, Belinda Cannone et Fabienne Jacob — se penchaient sur l’inextinguible source.
 
(photo d'illustration, charlotte henard, CC BY SA)
 

Que désirer encore dans ce monde en lambeaux ? L’amour, l’écriture, la vie, qui pour les trois invitées ne font assurément qu’un. « C’est au moment où nous sommes menacés de mort que l’éros se déploie avec le plus de force », expose Sarah Chiche, auteure de Les Enténébrés (Le Seuil) et psychanalyste. Elle observe que les attentats, ce déchaînement de pulsions de mort, ont aussi provoqué un sursaut vital chez certains de ses patients, qui ont alors « tenté des choses, osé des déclarations d’amour qu’ils n’auraient jamais faites ».

Belinda Cannone rebondit sur ce constat au nom ce qu’elle nomme la « vie haute ». « Le désir est entièrement du côté du risque, à l’opposé d’une vie moyenne, à bas bruit, sans intensité » assure-t-elle, un bel éloge du courage et de l’audace qui résonne avec le livre d'Anne Defourmantelle, Éloge du risque (Payot et Rivages), dont les écrits restent présents dans les esprits. « Le monde a évincé le risque. Le monde se pasteurise, un yaourt », regrette de son côté Fabienne Jacob qui affirme sa volonté de n’y point renoncer.

Mais, peut-on prendre le risque de son désir en toute circonstance, faut-il lui céder quand il menace de faire s’effondrer tout ce qu’il y a autour, ou s'y jeter et affronter les vagues au risque de se faire emporter, comme le corps est happé par l’écriture. « Quand j’écris, je vais dans un endroit de mon corps où je n’ai pas envie d’aller, je descends dans une cave, humide, pleine de salpêtre, où ça cogne », témoigne l’auteure de Mon âge (Gallimard) et d'Un homme aborde une femme (Buchet Chastel), pour qui « le désir d’écriture naît d’un manque qui aspire à être comblé ».

L’étymologie semble lui donner raison : le latin desiderare signifie « regretter » et sidus « l'étoile ». Nostalgie d’une étoile égarée, d’un astre perdu, désastre… Une conception occidentale du désir, selon Belinda Cannone qui préfère le placer du côté « solaire », de l’accroissement de l’être.
 

Désir d'écriture et identités multiples


« Je n’écris pas pour m’exprimer, mais pour comprendre », affirme l’auteure de L’Écriture du désir (Gallimard). Mais d’où écrit-on ? Bien malin qui saurait le dire, le lieu est mystérieux, et totalement indépendant de l’identité sexuelle pour les trois auteures. « Il y a quantité de situations dans lesquelles nous nous sentons ni femme, ni homme. Le genre est alors suspendu. Chaque fois que nous faisons quelque chose, que nous sommes dans l’agir », assure Belinda Cannone qui tire le fil de ses observations dans La Tentation de Pénélope (Stock).

Comme pour nombre d’activités, l’écriture échappe au genre. Qui suis-je quand j’écris ? « Une femme, un homme, une anguille, et si c’est une femme, alors une femme très archaïque, une femme des grottes et des cavernes », soutient Fabienne Jacob. Sarah Chiche, qui dit aussi détester être « assignée à résidence » et revendique des identités multiples et fluctuantes, détaille de son côté : « Je peux avoir quatre ans ou 85 ans, il y a des moments où je suis un jeune garçon, d’autres où je suis trop sérieuse, d’autres ou je ne suis rien, ni personne, juste une écriture, des climats, des paysages, des guerres, une foule de personnages, portée par ce désir d’écriture. »
 

Ce lieu enfoui, secret, enténébré de l’écriture qui est aussi « celui de l’intimité et de l’amour », Sarah Chiche se dit toujours triste de devoir le quitter. « Enténébré », le mot ne figure pas dans le dictionnaire, il est tiré du livre La Pianiste d’Elfriede Jelinek (traduction de Yasmine Hoffmann et Maryvonne Litayse) et semble avoir désormais sa place dans notre langue à laquelle sans doute il manquait...



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