“Le développement tribal va aller de pair avec la technologie” (Michel Maffesoli)

Antoine Oury - 29.10.2014

Edition - Société - Michel Maffesoli sociologue - association Culture Papier - livres imprimés numériques


La semaine dernière, l'association Culture Papier publiait une vaste enquête sur la relation des Français avec les supports papier et numérique. Un sondage, réalisé à partir d'un échantillon représentatif de la population, qui demande des précisions nécessaires. Michel Maffesoli, sociologue et cofondateur du Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien, éclaire les quelques points de l'enquête.
 

 

Lecteur ebook + livres papier

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Pour le sociologue, la méthode du sondage inspire nécessairement la méfiance : « Le sondage comporte un petit côté 'jeu de dés' qu'il ne faut pas oublier. Il révèle des choses intéressantes, mais qui correspondent à un moment où l'individu est bien typé, quand la sociologie s'intéresse plutôt à une personne, dotée d'une identité multiple, qui est amenée à évoluer avec le temps », explique Michel Maffesoli.

 

Par ailleurs, il pointe une déficience dans le sondage de l'association, qui n'indique pas la tranche d'âge des répondants, selon leur réponse : « Il y a pourtant une différence évidente entre une personne de plus de 50 ans, et un digital natives, ou une personne de moins de 30 ans », rappelle le sociologue. Et il y aura forcément moins de personnes de moins de 30 ans, dans un échantillon représentatif (où l'âge minimum est 18 ans). L'ensemble des résultats est donc à nuancer.

 

Comme nous le précisait par ailleurs Marc Levy, l'opposition papier-numérique n'est pas des plus pertinentes. La sociologie s'intéresse plutôt aux usages du numérique, et considère l'opinion dans une vue plus historique. « À l'époque du parchemin, qui était l'apanage de quelques-uns, l'apparition de la "Galaxie Gutenberg" avait fait émerger la peur de la dévalorisation du manuscrit par rapport au livre », rappelle Michel Maffesoli.

 

« Et on retrouve cet élément de crainte vis-à-vis du numérique, pour la conservation du livre. » Dans les faits, et l'étude de Culture Papier en témoigne aussi, « on constate plutôt l'apparition d'une complémentarité des deux supports ».

 

Comme l'apparition de la Galaxie Gutenberg, celle du numérique pourrait étendre la diffusion et l'accès au savoir : « Le numérique, de manière intrinsèque, favorise la diffusion, mais il peut également conforter la diffusion du livre papier », remarque Michel Maffesoli. « L'impression à la demande permettra par exemple de diffuser un ouvrage au sein de sa "tribu", en fonction de goûts culturels, sexuels, et autres. » Le sociologue a amplement développé ce concept de "tribu" dans son œuvre, notamment Le Temps des tribus, publié en 1988. Comme auparavant, une œuvre pourra, ponctuellement, dépasser la tribu « locale » pour atteindre l'ensemble de la société.

 

De nouvelles possibilités, essentielles, qui rendront finalement mieux compte de « l'esprit du temps » cher à Stendhal, souligne Michel Maffesoli. « C'est particulièrement frappant avec le cas de BHL : il bénéficie d'une couverture médiatique des plus importantes, et pourtant ses livres ou ses pièces de théâtre font un four, ou en tout cas ne sont pas du tout populaires. »

 

L'apprentissage du numérique, plutôt que la fracture

 

Un concept éminemment médiatique est celui de la fracture numérique : « Je n'y crois pas, je pense qu'il s'agit plutôt d'une fracture générationnelle. Il s'agit d'un poncif un peu larmoyant, lié d'après moi à une nostalgie de la lutte des classes », explique Michel Maffesoli. Dans un domaine qu'il connaît bien, celui de l'université, le sociologue a ainsi pu observer que les jeunes générations accédaient sans problèmes aux démarches administratives dématérialisées. À l'inverse, des populations plus âgées ont bien des difficultés dans l'accès à ces services en ligne.

 

« Mais il sera intéressant d'étudier les évolutions dans 5 ou 6 ans, ce qui est énorme en matière d'usages numériques », souligne le chercheur.

 

De même, le phénomène d'overdose numérique, pointé par les médias, ne paraît pas très valable : « Je pense qu'il est de bon ton, actuellement, de dire qu'il y en a assez du numérique. Qu'il puisse y avoir une tribu de gens allergiques au numérique, c'est possible, mais cela reste infinitésimal. » Le manque d'attention des jeunes, vilipendés par certains qui rendent le numérique responsable, serait également une résultante d'usages et de modifications cognitives qu'il est encore difficile de quantifier ou de qualifier. « Pour reprendre l'expression d'Edgar Morin, nous constatons l'apparition d'une 'attention clignotante' : les jeunes n'achètent plus de journaux, mais se connectent le matin pour suivre les nouvelles. »

 

Et des usages peut-être abusifs s'équilibreront naturellement, souligne Michel Maffesoli. « Il faut faire confiance au 'bon sens populaire'. On voit, dans la vie quotidienne, comment chacun d'entre nous s'ajuste entre utilisation addictive et équilibre sain. »

 

De la même manière, une surveillance généralisée des internautes lui paraît relever du fantasme : « La surinformation nuit à l'information, expliquait Baudrillard, et je pense qu'il en va de même pour la surveillance. Bien sûr, il ne faut pas se voiler la face, et se souvenir qu'elle existe, mais une surveillance généralisée ne me paraît pas gérable. » La peur d'une surveillance serait donc liée « aux craintes vis-à-vis du numérique, que l'on ne maîtrise pas encore tout à fait ».