Le dimanche reste problématique entre les bibliothécaires et la Mairie de Paris

Antoine Oury - 12.05.2016

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À Paris, l’annonce de l’ouverture le dimanche envisagée pour 7 bibliothèques du réseau d’ici 2019, en plus des 3 établissements déjà ouverts ce jour-là (Duras, Yourcenar et Sagan), a provoqué un important mouvement social. Dans un contexte « de réductions de postes et de budget », les propositions de l’administration ont froissé les personnels.

 

Les bibliothécaires parisiens contre l'ouverture le dimanche

Dans la cour de l'hôtel d'Albret (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Une cinquantaine de personnes s'est retrouvée ce matin dans la cour de l’hôtel d’Albret (4e arrondissement de Paris) qui abrite les services de la direction des Affaires culturelles. La mobilisation avait été organisée au cours d’une assemblée générale à la Bourse du Travail, et la motivation des uns et des autres n’a pas fléchi. L’intersyndicale (SUPAP/FSU, CGT, UCP, FO, UNSA, qui représentent plus de 80 % des personnels de la Direction des Affaires culturelles) était réunie, à l’exception de la CFDT, qui a choisi de se retirer.

 

La position commune reste « contre l’ouverture le dimanche dans les conditions proposées par la Mairie ». 4 établissements sur les 7 qui doivent ouvrir le dimanche ont rédigé une lettre ouverte à l’attention de la Direction des Affaires Culturelles (celle d’Edmond Rostand, par exemple) et Parmentier et Melville vont eux aussi envoyer leur missive.

 

« Les positions au sein des établissements sont assez nuancées », reconnaît l’intersyndicale, « mais les lettres sont représentatives de ce qui s’est dégagé majoritairement dans ces établissements ». Les revendications en fin de courrier, elles, sont communes.

 

Si les conditions d’ouverture proposées par la mairie sont déjà problématiques, la SUPAP/FSU s’oppose « aux ouvertures du dimanche, même dans d’autres conditions qui entraîneraient par exemple la création de postes dans des bibliothèques qui ouvriraient le dimanche, et qui aurait pour corollaire la suppression de postes dans d’autres bibliothèques le long de la semaine, ou d’établissements, ou de sections. » À ce titre, la fermeture envisagée de la bibliothèque Château d’Eau a été évoquée.

 

Dans un contexte tendu pour les budgets et les effectifs, la volonté d’ouverture le dimanche de la mairie semble incongrue pour les syndicats. La CGT décrit ainsi la situation de la bibliothèque Germaine Tillion, « catastrophique » : « Il y a deux longues maladies, un départ en retraite déjà effectif, un qui part en détachement, deux autres qui vont partir à la retraite l’année prochaine. Ils étaient 32, ils passent à 27 et ils vont finir à 21, en ouvrant un jour supplémentaire. Il faudra que l’administration nous explique comment cela est possible, à moins de cumuler les emplois étudiants à temps très partiels payés 400 €/mois et de réintroduire le CPE ! »

 

Des conditions insatisfaisantes, une préparation insuffisante

 

Outre les questions d’effectifs et de primes, les personnels évoquent un manque de préparation et d’anticipation de la mairie. « L’administration semble oublier toute l’organisation nécessaire avec un jour supplémentaire d’ouverture : les bureaux et les espaces de travail seraient insuffisants avec du personnel supplémentaire, la cuisine ne suffirait plus, ce qui nécessiterait des tickets restaurant, sans oublier un budget d’acquisition qu'il faudrait plus conséquent, si les prêts augmentent. Et ce budget, ça fait 5 ans que je le vois baisser. »

 

La question de la maintenance informatique est aussi évoquée : une bibliothécaire au sein d’un établissement qui ouvre le dimanche explique que les problèmes techniques ont toujours été résolus à l’aide des techniciens d’astreinte. Mais le doute est permis : une telle efficacité sera-t-elle toujours de mise si le nombre d’établissements ouverts le dimanche augmente ?

 

Inutile de souligner que les personnels craignent que les créations et suppressions de postes ou les ajouts d’équipements ne deviennent des variables d’ajustement : « Nous avons obtenu des automates de prêt, car certains collègues avaient mal au bras à force d’effectuer les gestes répétitifs. Sauf que le dernier départ en retraite n’a pas été remplacé, et on a un peu l’impression que c’est la contrepartie des automates », témoigne une bibliothécaire.

 

Les bibliothécaires parisiens contre l'ouverture le dimanche

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

A priori, le volontariat pour travailler le dimanche, première solution envisagée par la mairie, serait remplacé par un système de quotas, qui soulève d’autres questions : « Certains collègues habitent à Lille ou Orléans. Comment vont-ils faire, avec des transports réduits ? »

 

Après les annonces de la mairie, effectuées de l’avis de tous sans concertation préalable, certains personnels sont dépourvus : « Est-ce que les établissements doivent ouvrir quand même, en vertu du maintien du service public ? Mais, d’un autre côté, est-il honnête d’ouvrir si c’est pour proposer un service de mauvaise qualité ? » Les questions restent nombreuses, d’autant plus que les demandes des publics concernent aussi des ouvertures les lundis ou plus tard les soirs : avec ces éléments, l’ouverture le dimanche ressemble à une façade politique et idéologique pour beaucoup.

 

Le syndicat UCP remarque d’ailleurs que de nombreuses bibliothèques étaient auparavant ouvertes « de 10h à 19h du mardi au samedi, sauf le jeudi matin pour les achats de livres, avec des nocturnes jusqu’à 22 heures pour certains établissements. Aujourd’hui, les gens se ruent le dimanche, mais c’est surtout parce que l’ouverture en semaine n’est pas suffisante. »

 

D’autres sujets ont été évoqués au cours de cette réunion devant l’hôtel d’Albret : certains personnels s’inquiètent ainsi de nouvelles missions qui seraient attribuées aux bibliothécaires comme l’accueil des SDF (un rôle déjà assumé aux États-Unis) ou l’ouverture d’une « trucothèque », une plateforme participative d’échanges ou de prêts de biens ou de services. « Et, en face, les services sociaux de la ville de Paris sont réduits à peau de chagrin. » Les débats évoquent évidemment la loi El Khomri, ainsi que la fragilisation du service public.

 

À Yourcenar, une des premières bibliothèques parisiennes à ouvrir le dimanche, « nous avons réussi à négocier le fait que l’on n’ouvre pas sans personnel suffisant. Après plusieurs fermetures les dimanches pour cause de personnel insuffisant, nous avons obtenu gain de cause. Évidemment, le public réagissait mal, mais nous étions là pour tracter et expliquer. »

 

L’intersyndicale assure de son soutien, et souhaite favoriser ce type d’actions pour faire pression sur la mairie de Paris.

 

Pas de terrain d'entente

 

Une délégation, comportant une personne de chaque bibliothèque et les représentants syndicaux, a été reçue par Noël Corbin, directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris. Noël Corbin, de son côté, a signalé qu'il rencontrerait les directeur des 7 établissements concernés par l'ouverture le dimanche, et que l'administration étudierait la faisabilité de l'ouverture pour Picpus. Il a par ailleurs proposé la mise en place d'une charte pour préciser ce à quoi s'engageait l'administration.

 

L'intersyndicale demandera de son côté un bilan social sur l'ouverture du dimanche, dans les établissements concernés sur les 7 dernières années. L'idée étant d'examiner les différents points polémiques, du nombre de fermetures de bibliothèques pour cause de sous-effectifs au turnover dans les établissements, en passant par le respect des éléments de la délibération.

 

Cette dernière constitue le texte de loi municipal qui donne lieu à un arrêté municipal en bout de parcours législatif : celle concernant le travail du dimanche date de 2002, et la Mairie de Paris compte y ajouter les 7 établissements envisagés. Cette modification de la délibération doit être présentée lors du comité technique du 28 juin prochain : les personnels, jugeant que la mairie « n'est pas prête », ont demandé à celle-ci d'y renoncer, sans succès.