Le Docteur Jivago, arme de destruction massive de la CIA anti-URSS

Nicolas Gary - 07.04.2014

Edition - International - docteur Jivago - CIA - Boris Pasternak


Boris Pasternak avait-il conscience qu'au plus chaud de la Guerre Froide, la CIA s'était emparée de son roman, Le Docteur Jivago, pour tenter de semer la zizanie dans l'ex-URSS ? L'ouvrage, interdit d'ailleurs sur le territoire soviétique, couvrait toute l'histoire du XXe siècle - au moins jusqu'en 1957, date de sa parution. L'année suivante, l'auteur reçut le prix Nobel de littérature. Mais pour la CIA, le pouvoir dissident du livre était devenu une évidence…

 

 

Dr. Zhivago: front cover

sidewalk_story, CC BY NC ND 2.0

 

 

Dans une note datée de 1958, la CIA reconnaît donc « une valeur propagandiste formidable », à la lecture du roman. L'agence assure qu'elle dispose là d'un outil « passif, mais perçant », pour pénétrer au coeur du système soviétique, et toucher les citoyens les plus sensibles. Or, certes le contenu du livre offrait l'occasion d'un Cheval de Troie faramineux, mais les circonstances de cette publication.

Ma charmante, mon inoubliable ! Tant que les creux de mes bras se souviendront de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi. Je mettrai toutes mes larmes dans quelque chose qui soit digne de toi, et qui reste. J'inscrirai ton souvenir dans des images tendres, tendres, tristes à vous fendre le coeur. Je resterai ici jusqu'à ce que ce soit fait. Et ensuite je partirai moi aussi. (extrait du livre)

 

« Nous avons la possibilité de faire s'interroger les citoyens soviétiques, sur les problèmes avec le gouvernement, alors qu'une pareille oeuvre littéraire, d'un auteur reconnu comme le plus grand écrivain russe vivant, n'est pas encore disponible dans leur propre pays, dans leur propre langue, pour que les gens puissent le lire », expliqua la note. 

 

Mais attention toutefois, nuance l'Agence : il faut que dans cette utilisation, on ne ne reconnaisse pas la main du gouvernement américain. Pour ce faire, la CIA avait réalisé deux éditions, en langue russe, et les avait fait parvenir aux citoyens soviétiques qui habitaient à l'extérieur du territoire. Le document présenté par le Washington Post a été découvert par Peter Finn et Petra Couvée, dans le cadre de leurs recherches pour The Zhivago Affair, un ouvrage qui sortira en juin prochain, et qui porte précisément sur les liens entre l'oeuvre et les manipulations par la CIA.  

 

La note de service compte parmi les 130 derniers documents déclassifiés par la CIA. Et elle présente un plan vaste pour faire circuler l'oeuvre jusqu'à Moscou et dans d'autres villes de l'ex-URSS. Surtout que l'attribution du prix Nobel, l'année qui suivit la parution du livre, aura déclenché une tempête culturelle rare dans cette période politique. L'adaptation en film, en 1965, poursuivait la logique de sape entamée, mais sans que le grand public n'ait connaissance des réelles motivations de l'agence de renseignement. 

Né dans une riche famille de Moscou, orphelin de bonne heure, Iouri Andréiévitch Jivago étudie la médecine et se marie avec Antonia, une amie d'enfance. Lara est une "petite fille d'un autre milieu", qui s'arrache à l'emprise du séduisant protecteur de sa mère pour se refaire une vie droite. Parallèlement se prépare l'explosion révolutionnaire qui, avec la guerre, va orienter leur existence. Iouri et Lara s'étaient déjà croisés sans se connaître. Ils se rencontrent dans un hôpital et Iouri s'éprend de Lara. Réunis en 1917 par les hasards de la guerre civile, ils vivent un interlude de bonheur dont la fin brusquée brisera le docteur Jivago.

 

L'oeuvre distribuée en langue russe fut secrètement imprimée aux Pays-Bas, et distribuée aux touristes soviétiques, à l'occasion de la l'Exposition universelle de 1958, qui se déroulait à Bruxelles. Se servir du livre devenu une arme comme une autre, entrait alors dans des plans redoutables. Paternak, dans le roman, pointait de nombreux échecs de la politique soviétique, que ce soit la stupidité du réalisme socialiste, dans tous les pans de la création, ou encore dans l'adoration à la Révolution d'octobre. 

 

John Maury, chef de la division Soviet, explique que le livre était une menace claire pour la vision du monde que le Kremlin était déterminé à imposer. « Le message humaniste de Pasternak - que toute personne a le droit à sa vie privée, et mérite d'être respectée en tant qu'être humain, indépendamment de sa loyauté politique, ou de sa contribution à l'Etat - pose un défi fondamental pour l'éthique soviétique de sacrifice de l'individu au profit du système communiste », écrivait-il…

 

On pourra trouver plus de détails, toujours sur le Washington Post