Entrée dans le domaine public pour le redoutable Mein Kampf

Clément Solym - 05.08.2015

Edition - International - Mein Kampf - Bavière Hitler - édition critique


À l’approche du 1er janvier 2016, le livre d’Adolf Hitler, Mein Kampf refera surface plus que jamais. En effet, le Land de Bavière, détenteur des droits, s’est donné pour mission d’en empêcher la publication imprimée. Chargé d’une lourde histoire, le livre est devenu une sorte de symbole diabolique du combat mené par le dictateur allemand. Le couler dans le béton, et le jeter au fond d’un lac ? Certes, mais les exemplaires à noyer sont encore nombreux.

 

Mein Kampf

Jennie Stafford, CC BY NC ND 2.0

 

 

Initialement, la Bavière avait pris le parti de réaliser une édition annotée, avec le concours d’historiens. Une version qui mettrait en perspective le texte avec l’Histoire, pour confronter les écrits haineux à ce que fut le IIIe Reich et les campagnes d’extermination menées par les nazis. Depuis, le Land a fait machine arrière et même retiré son soutien à cette publication.

 

Mein Kampf écrit par Adolf Hitler est un des livres les plus emblématiques de la haine. L’entrée dans le domaine public ouvre la voie à une diffusion encore plus large de cet ouvrage ou d’extraits tronqués, posant problème en l’absence d’un éclairage historique minimal.

 

Suite à une conférence des ministres du Land, on souhaite finalement revenir à une interdiction de nouvelles éditions du livre, prétextant qu’il s’agit simplement d’une incitation à la haine raciale. Pour Magnus Brechkten, directeur adjoint de l’Institut d’histoire contemporaine (IFZ), rappelle qu’au 31 décembre 2015, le livre entrera dans le domaine public. 

 

« Que ce livre soit enfermé dans le placard des ouvrages interdits n’est pas une bonne idée. Il est accessible. À l’époque, plus de douze millions d’exemplaires ont été imprimés en Allemagne et nombre d’entre eux pourront encore être achetés en librairies », explique-t-il à l’agence EFE. Et surtout, des versions numériques existent sur une multitude de plateformes, et dans diverses traductions. En dépit des efforts réalisés, les revendeurs n’ont pas non plus vocation à jouer les censeurs.

 

Le projet de l’Institut für Zeitgeschichte, de réaliser une édition scientifique ne devrait pas être inquiété par d’éventuelles représailles de la Bavière. « Notre projet est protégé par la Constitution, qui garantit la liberté de la science », précise le directeur adjoint. Interdire de nouvelles éditions, autres que celle préparée par l’IFZ relèvera en revanche de la justice. 

 

"Une partie de notre travail est de détruire le symbole."

 

« À l’occasion de la diffusion accrue qu’offrirait Mein Kampf une fois dans le domaine public, nous proposons une option volontaire de signalétique de contenu de haine : juste prévenir et mettre en contexte. C’est une démarche de “liberté d’expression responsable” au même titre que les signalétiques d’avertissement existant pour les films de cinéma, la diffusion télévisuelle, les jeux vidéo, les contenus “explicit” en musique, etc. », indiquait Philippe Cohen en 2011, juriste à l’origine du mouvement Prévention de la Haine. 

 

Pour justifier son approche, l’IFZ rappelle aujourd’hui qu’il existe un second livre qu’a écrit Hitler, sorte de prolongement de Mein Kampf. L’Institut a réalisé une édition critique et historique de ce livre écrit en 1928, et dont la Bavière a libéré les droits. Avec 3500 notes sur le contexte, cette édition clarifie de nombreux concepts et tord le cou à de fausses idées, sur les arguments du führer. 

 

Pour Brechkten, la question est simple : « Nous sommes confrontés à une source historique qui a besoin d’explications sur la réalité de l’époque, les gens, et les concepts, ainsi que toutes les études réalisées depuis ces 70 dernières années. »

 

Originellement, la Bavière avait débloqué 500.000 € afin d’organiser avec l’aide de l’Institut cette édition commentée. De nombreux historiens s’étaient alors replongés dans les années 1920, afin de mieux comprendre les origines de la pensée d’Hitler : pamphlets, livres, et journaux antisémites, tous les types de documents ont été examinés. Un travail d’autant plus difficile que le Führer n’était pas un amateur des notes de bas de page…

 

Mais à cette époque, la communauté juive de Munich se rangeait toujours derrière la Bavière, estimant préférable que Mein Kampf soit définitivement interdit. « Ce produit de la haine, à l’origine de tant de ravages dans ce pays, ne doit plus jamais faire l’objet d’aucune publication. »

 

Christian Harman, à la tête du projet tentait, lui, de défendre l’approche. « Ce n’est pas seulement un livre historique. C’est aussi un symbole. Les néonazis disent “Ah ! Si vous avez peur de le publier, c’est qu’il doit y avoir quelque chose de puissant à l’intérieur.” Pour utiliser une terminologie américaine, je dirais que ce sont des conneries. Une partie de notre travail est de détruire le symbole. »