Au dos des livres, ou le monde enchanté des quatrièmes de couverture

La rédaction - 12.01.2016

Edition - Société - livres résumé - quatrième couverture - présentation enchanté


En 25 ans la publication de livres a été multipliée par deux alors que dans un même temps le nombre de lecteurs a baissé en France. 43.600 nouveautés paraissent chaque année dans l’hexagone, tandis que 30 % des Français ne lisent pas. Le constat est là : en moyenne, sur des livres édités à 6000 exemplaires, seules 4000 copies d’un livre s’écoulent. 

par Mathilde de Chalonge

 

Quatrièmes de couverture

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Comment faire émerger un livre de cette masse ? Par quels moyens faire la promotion d’un livre et pousser à l’acte d’achat ? Comment éviter aux éditeurs de gérer un stock d’invendus ?

 

Le livre doit se faire beau, se pomponner de haut en bas, se parer jusqu’au bout des ongles et s’orner de ses plus beaux atours. Le contenu ne suffisant pas, il faut les manières et les formes pour faire du livre un objet attrayant, séduisant, bref, vendeur.   

 

La quatrième de couverture est un des outils utilisés par les éditeurs pour créer de l’attente et du désir autour d’une production littéraire. Gérard Genette, spécialiste de la question, s’est intéressé dans son ouvrage Seuils (1987) à l’enveloppe, l’autour du texte : le paratexte. Celui-ci est un seuil « qui offre à tout un chacun la possibilité d’entrer, ou de rebrousser chemin ». 

 

« Zone indécise entre le dedans et le dehors » il est un « haut lieu stratégique » qui échappe le plus souvent aux auteurs et appartient à un service dédié, celui de la promotion commerciale, dans certaines maisons. 

 

L’écrivain est dépossédé de son œuvre quand il s’agit d’en parler et d’en dire du bien. Il semblerait que l’auteur ne soit pas le mieux placé pour assumer le rôle qui incombe au paratexte : présenter l’œuvre, la résumer, mais surtout la parer d’adjectifs tous plus laudatifs les uns que les autres. Il y a encore un siècle certains écrivains restaient maîtres de la quatrième de couverture et se pliaient à l’exercice délicat de réduire à 1000 caractères le travail de plusieurs semaines, mois, années. Comment ne pas être plat, comment ne pas raconter toute l’intrigue, comme résumer une œuvre littéraire, comment ne pas tomber dans de la vulgaire publicité ? Les auteurs doivent désormais faire confiance aux services qui s’occupent de la rédaction du paratexte : ils peuvent plomber ou booster des ventes.

 

En mai 1926, un mois avant la parution de Mont Cimène, Julien Green écrivait dans son Journal : « J’ai fait aujourd’hui la notice que l’on doit glisser dans les exemplaires de presse de mon livre. Il est ridicule et gênant d’écrire ainsi sur soi-même, mais, si je ne le fais pas, un autre le fera à ma place, et plus mal encore. »

 

Si je ne le fais pas, un autre le fera à ma place, et plus mal encore ! Julien Green

 

 

L’anecdote est symptomatique du phénomène : les quatrièmes de couverture relèvent peu souvent le défi auquel elles sont confrontées, confondant l’impératif « faire vendre » avec le mot d’ordre « être racoleur ».

 

Les bandeaux rouges entourant les livres apparus il y a quelques années, tendance venue d’outre-Atlantique et nommée là-bas « blurbs » (que Genette traduit par « blabla » ou pire encore « baratin »), n’ont rien arrangé à l’affaire : les accroches des quatrièmes de couverture basculent vite du côté du racolage, comme si un gros bouton clignotant « achetez-moi ! » faisait désormais partie du produit.

 

Évidemment, on peut comprendre les éditeurs. Aujourd’hui un acheteur potentiel qui rentre dans une librairie papillonne de livre en livre, empoigne un titre, le retourne immédiatement et parcourt rapidement les quelques lignes de la quatrième de « couv ». Celle-ci fait office de jolie blonde dans un spot publicitaire pour grosse berline : elle doit accrocher le regard, susciter l’envie chez le consommateur, déclencher le besoin et pousser à l’achat. À l’heure du libre-service et des grandes surfaces, le paratexte joue le rôle du petit libraire de quartier qui sait parler avec amour de ses livres de chevet. Moins long et moins convaincant qu’un discours passionné et personnel, la quatrième de couverture doit conduire le consommateur potentiel à la même conclusion – l’achat, avec moins de moyens. Normal que ce soit aux services marketing des maisons d’édition et non pas aux auteurs de gérer un aussi gros challenge ! 

 

Il n’y a que les éditions P.O.L qui se distinguent : « C’est une règle chez nous, explique Jean-Paul Hirsch : ce sont les auteurs qui écrivent la quatrième de couverture, et aucune consigne ne leur est donnée. »

 

Mercado das Pulgas - Casa Fora do Eixo Minas

Circuito Fora do Eixo, CC BY SA 2.0

 

 

Face à la montée en flèche du nombre de publications par an et à la baisse conjointe du nombre de lecteurs, les éditeurs n’ont pas hésité à mettre le paquet ces dernières années. Prenons la quatrième de couverture de Fifty Shades of Grey, le best-seller d’EL James : « Romantique, libérateur et totalement addictif, ce roman vous obsédera, vous possédera et vous marquera à jamais. » Rien que ça ! Le rédacteur de la quatrième maîtrise le traditionnel rythme ternaire à la perfection pour parvenir à une louange dithyrambique (n’ayons pas peur des pléonasmes, nous sommes en plein dedans) du mum-porn le plus célèbre du monde.

 

Mais ces compliments en cascade ne sont pas que l’apanage des best-sellers populaires. La surenchère concerne aussi le très sérieux prix Goncourt de l’année, Boussole de Mathias Enard : « l’auteur de “Zone” orchestre une quête éperdue et délibérée de l’autre en soi et s’y montre vertigineux d’érudition, irrésistible de mélancolie et déchirant de lucidité. », ou encore 2084 de Boualem Sensal, sacré par le prix de l’Académie française : « Au fil d’un récit débridé, plein d’innocence goguenarde, d’inventions cocasses ou inquiétantes… »

 

Face à cette avalanche de superlatifs, certaines maisons d’édition ont pendant longtemps fait le choix de rester silencieuses… Jusqu’à craquer, récemment. Les Éditions de Minuit et José Corti se sont pliés à cette exigence éditoriale. 

 

Doit-on le regretter ? Doit-on déplorer ce paratexte qui polluerait le texte, comme les publicités pollueraient les programmes télévisés ? 

 

Je dirais tant pis. La quatrième de couverture n’est pas le lieu de la sobriété, pas même le lieu de la littérature. 70 % des lecteurs préfèrent lire un résumé de l’œuvre plutôt que d’avoir un extrait de celle-ci au dos de l’ouvrage. Les lecteurs veulent avant tout savoir s’ils en auront pour leur argent. 

 

Le paratexte fait office de sas avant la plongée dans le cœur de l’œuvre. Ne vous y trompez pas, peu importe sa puissance de séduction, ce joli flacon ne fera jamais disparaître la délicieuse odeur de parfum qui se trouve à l’intérieur : la littérature. 

 

 

En partenariat avec Allbrary

 

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Souvenirs des jours heureux

de Julien Green

« J'ai dit plusieurs fois que j'écrivais en anglais comme dans une langue d'emprunt, je dois nuancer ce propos. J'ai écrit plus que je ne le pensais dans ma langue maternelle et à la maison avec ma soeur, par exemple, je n'ai jamais parlé qu'anglais. J'y apportais mon tempérament d'outre-Atlantique, car sans être étranger nulle part, partout je suis double. » J. G.

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