Le Far West de l'édition, monde de préjugés, voire de racisme ?

Nicolas Gary - 04.12.2013

Edition - International - far West - industrie du livre - racisme


L'édition américaine établit-elle une distinction entre un grand romancier chinois et un grand romancier blanc ? Dans le Huffington Post se retrouve un témoignage assez désagréable, d'un auteur dont le livre a été refusé par plusieurs éditeurs, en dépit de qualités littéraires indéniables. Les écrivains sont tous égaux, aurait pu dire Coluche. « Y'en aura même qui seront noirs, petits et moches, et pour eux ça sera très dur ! ». Récit d'une triste réalité. 

 

 

KKK Christmas Ornament

jarred.hensley, CC BY 2.0

 

 

Voici les quelques commentaires que l'agent de l'auteur en question a pu recevoir des maisons d'édition, qui évoquent « un point de vue fascinant sur la culture chinoise américaine », mais également une impressionnante histoire « poignante et pleine d'humour ». Sauf qu'actuellement, l'éditeur publie des titres d'un « célèbre écrivain asiatique », et manifestement, deux écrivains d'origine asiatique ne peuvent se retrouver dans un même catalogue, ni dans le même temps.

 

D'autres maisons ont plus simplement répondu que dans l'actuel climat économique, le livre n'entrerait pas « dans le genre de nos auteurs asiatiques », et qu'il serait difficile de savoir où positionner le livre dans le catalogue. Mais ce que note l'intervenant du HP, c'est que les ouvrages écrits par des personnes des minorités ethniques ne sont pas légion dans les maisons. 

 

Ce qui pousse un éditeur à accepter un livre est motivé par l'appréciation qu'il porte sur l'ouvrage, et donc, le faisceau référentiel commun autant que les possibilités d'identification - pas nécessairement évidente pour un auteur dont il ne partagerait pas le patrimoine culturel. Finalement, le HP conclut que les éditeurs sont potentiellement plus des trouillards pris dans leurs préjugés caucasiens, plus que des découvreurs de talents. Grosso modo...

 

Et de lister les publications que l'on retrouve, d'auteurs qui sont souvent des auteurEs asiatiques. Les livres racontent alors des histoires sexuelles exotiques, ou du folklore mystique, avec du kung-fu de préférence ou les horreurs du communisme. En l'absence de ces caractéristiques connues du public occidental, difficile de savoir si le livre se vendra - si la curiosité de l'éditeur n'est pas stimulée, comment titiller celle du lecteur ?

 

D'ailleurs, le « célèbre auteur asiatique », auquel le premier paragraphe faisait référence, publie un livre sur les tortures durant Mao - en pleine Chine communiste. Tiens donc...

 

Les préjugés et la Place de Clichés

 

L'auteur Kristine Kathryn Rusch était longuement revenu, en juin dernier, sur les alternatives que proposait l'autoédition, pour fuir les préjugés des éditeurs. Son personnage principal est un détective noir, et elle, une femme et auteure blanche. « Il y a une règle dans le monde de l'édition selon laquelle une personne blanche ne peut pas écrire à propos de personnes noires, du moins à la première personne » expliquait Rusch.

 

Ses précédents livres, écrits sous pseudonyme, laissaient entendre aux éditeurs où elle s'est présentée, qu'elle était... un homme noir, qui aurait pris part aux mouvements de défense des droits civiques. Il n'en était rien. Et toutes les maisons ont retiré l'offre pour son livre, la poussant à se débrouiller par elle-même. Histoire édifiante ? Pas tant, malheureusement.

 

Selon la société Creative Skillset, en charge des recrutements et de formations pour le Royaume-Uni, seuls 4 % des salariés du livre et de l'édition en Angleterre et au Pays de Galles sont des BAME, pour Black, Asians, Minority, Ethnics. Alors même que 14 % de la population de ces pays est classée dans les BAME. 

 

Le Cooperative Children's Book Center indique dans une étude de 2012 que sur 3600 livres publiés durant cette période, 3,3 % sont d'auteurs afro-américains, 2,1 % d'auteurs Asie-Pacifique et 1,5 % de Latinos. On passera presque sous silence le 0,6 % d'auteurs indiens... Dans le domaine jeunesse même, les chances ne sont pas meilleures. 

 

Joe Marriot, éditeur chez Random House rend très bien compte de cette situation : l'industrie du livre n ‘est « pas diversifiée du tout. Elle est en grande partie composée de blancs, de classe moyenne et de femmes. Et l'on retrouve ce même manque de diversité dans les livres qui sont publiés. »

 

De quoi garder l'espoir, donc...