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Le Fellowship du BIEF attaqué : camaraderie ou copinage ?

Nicolas Gary - 31.03.2017

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Le Bureau international de l’édition française, ou BIEF, organise comme chaque année son fellowship, qui s'achève ce 31 mars. Il s'agit d'une semaine de rencontres entre des éditeurs étrangers et des maisons françaises. Mais l'organisation fait grincer des dents chez les agents littéraires, cette année plus que d’autres. 

 

Bureau international de l'édition française BIEF - Frankfurt Buchmesse 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« C’est un gâchis, depuis des années, dans une ville où la littérature est si importante, pour ne pas dire primordiale. » Le ton est peu amène, mais la conclusion implacable. Le Fellowship du BIEF invite cette année encore quatorze éditeurs étrangers à Paris : Allemagne, Brésil, ou encore Shanghai, l’Espagne, ou la Corée, la diversité est au rendez-vous.

 

L’idée d’un pareil rendez-vous remonte presque à la nuit des temps : voilà une vingtaine d’années, au salon de Jérusalem, le principe fut lancé. Il s’agissait alors de provoquer des échanges, en réunissant agents et scouts juniors. « Ce modèle est réputé, on le retrouve dans de nombreuses foires à vocation professionnelle comme Francfort, Göteborg, Guadalajara, Turin, Pékin, l'émirat de Charjah et nombre de foires internationales désormais », indique un agent. « Sa réussite repose sur l’ouverture et la confiance entre les invités et leurs interlocuteurs. »

 

Initialement, le Fellowship reflète la mondialisation de l’édition : réunir les acteurs du livre pour créer du mouvement.

 

Paris ne déroge pas à la règle, et pour la septième année, propose son Fellowship. « Le principe est bien, mais l’organisation est totalement opaque, et entièrement aux mains du BIEF. Or, non seulement le modèle français repose sur la vente, plus que l’échange, mais, de surcroît, écarte volontairement les agents et les scouts. Tout cela alors que le fonctionnement repose sur l’utilisation de fonds publics, sans aucune transparence », fulmine un agent. « Sans clarté de la part du comité d’organisation, ça ressemble fortement à un service de copinage. »

 

Quel modèle français ?

 

Un autre ajoute : « Le modèle français a-t-il pour vocation de servir des intérêts spécifiques ? Les éditeurs invités ne rencontreront pas la diversité d’éditeurs qu’on leur promet : aucune maison en régions pas d’éditeur indépendant, pas plus que maisons francophones – et effectivement, agents et scouts sont écartés. Et ce, alors que tout cela se passe au moment du Salon du Livre de Paris et de la plus grande offre éditoriale en langue française de l'année. »

 

Une agence littéraire modère le propos, mais nous confirme un manque de communication : « Il est vrai que nous n’avons pas été tenus informés du programme. En réalité nous avons été informés des éditeurs invités par un autre biais – des éditeurs membres du BIEF qui nous ont transmis les documents de la programmation du Fellowship. »

 

“Non seulement les agents littéraires sont nécessaires, mais ils sont devenus indispensables” 

 

Un agent enfonce le clou : « La plupart des fellows des années passées, que je connais presque tous, se plaignent que lors du Fellowship de Paris, ils ne rencontrent quasiment pas les éditeurs français, uniquement les chargés de droits, aucun agent. » Son explication est simple : le BIEF cherche volontairement à écarter les agents. « L’édition est une grande famille, nous devrions avoir les mêmes droits – ou alors, il faudrait revoir cette notion de chaîne du livre. »

 

Et d’ajouter : « On fermerait les yeux si tout cela ne se faisait avec l’argent public. Or par les temps (électoraux) qui courent, l’utilisation qui est faite des fonds publics doit être transparente, irréprochable. Il serait temps de se poser des questions sur le pouvoir colossal et arbitraire du BIEF, surtout en cette année de forte promotion de l’édition française à l’étranger, avec l’invitation de la France à Francfort.

 

Le BIEF est-il la vitrine de toute l'édition française et de ses acteurs (notamment les agents qui jouent un rôle essentiel internationalement, notamment les éditeurs indépendants qui, même s'ils n'ont pas les moyens d'adhérer au BIEF, sont le lieu de toute la créativité éditoriale) ou d'un petit nombre de maisons d'édition parisienne ? En cette veille d'invitation de la France à Francfort, il est encore temps de poser la question. »

 

En effet, le financement du BIEF passe par une somme qu’alloue le Centre national du livre – à la hauteur de 2,56 millions € – ainsi qu’une enveloppe fournie par le Ministère des Affaires étrangères – quelques dizaines de milliers d'euros. Le reste du budget de fonctionnement est apporté par les cotisations des adhérents, ainsi que leur participation financière – par exemple pour la présence sur un stand à Francfort.

 

Cette situation ne semble toutefois pas inquiéter outre mesure : « De toute manière, on ne fait pas de business sur Paris. En outre, Londres vient de finir et nous n’avons pas encore fini de traiter tous les dossiers traités. Mais il est vrai que nous sommes placés à la marge par Paris, alors que Francfort, par exemple, nous sollicite et nous informe. »

 

"Aucune intention d'exclure les agents"

 

Jean-Guy Boin, directeur du BIEF, ne comprend pas ces attaques : « Nous travaillons pour les éditeurs, en priorité, qui sont membres de notre structure. Les agents ne sont bien évidemment pas exclus, et il est ridicule de le croire : notre programme et les invités ont été présentés sur notre site depuis fin janvier. »

 

On reconnaît un manque de communication, spécifiquement tournée vers les agents et les scouts, mais « à aucun moment ces derniers ne sont volontairement exclus ». Quant au fait que des éditeurs indépendants ou de région soient mis à l’écart, « la programmation des rencontres prévues cette année démontre le contraire. Au milieu de maisons de grands groupes, nous avons aménagé des temps avec Rue de l’Échiquier, Le Nouvel Attila ou encore Cambourakis ».

 

Pas vraiment des mégacorporations. « Les éditeurs de province, nous leur offrons la possibilité de rencontrer les fellows, justement en profitant du salon du livre de Paris. Les éditeurs qui viennent Porte de Versailles ont ainsi pu croiser les fellows durant la journée professionnelle du lundi. » D’autre part, plusieurs temps « libres » sont aménagés pour que les invités aient le temps de faire leur vie.

 

Bien sûr, des visites organisées dans plusieurs maisons – Seuil, Libella [dont la PDG est présidente du BIEF, NdR], ou encore Albin Michel et Gallimard – étaient au programme. « Ce sont des éditeurs représentatifs, et importants, voilà tout. »

 

Est-ce alors la thématique de cette année, consacrée à la littérature, aux sciences humaines, sociales et aux essais qui motiverait ces coups de gueule ? « Une fois encore, nous n’avons aucune intention d’exclure les agents de ce fellowship : notre démarche vise à faciliter les échanges, et la liste des invités était connue, publiée depuis plusieurs semaines, librement accessibles : il suffisait de la consulter. »

 

Et de rappeler que, pour sa septième édition, le fellowship a démontré son intérêt pour les éditeurs qui y prennent part.