Le gouvernement québécois aide-t-il Renaud Bray au détriment des libraires ?

Nicolas Gary - 15.11.2017

Edition - International - librairie québec financement - librairies agrément aides - Renaud Bray Québec


De Montréal – Le monde du livre québécois vient de subir un ascenseur émotionnel terrible. « Un beau bordel politique », entend-on dans les travées du Salon du livre de Montréal. Tout le monde en parle, mais personne ne souhaite commenter : le gouvernement québécois a-t-il scié la branche fragile sur laquelle les libraires agréés étaient assis ? Manifestement, oui…


Salon du livre de Montréal
Salon du livre de Montréal - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Tout commence avec une belle annonce de la ministre de la Culture et des Communications, Marie Montpetit. Amplement critiquée par l’interprofession pour « son manque d’expérience flagrant », cette dernière était pourtant porteuse d’une bonne nouvelle : un soutien additionnel de 2 millions $ CA, qui viennent abonder le Plan d’action sur le livre, initié en avril 2015.

 

Deux millions de dollars, pour aider la profession
 

À cette époque, la ministre Hélène David avait tranché dans le vif : alors que l’interprofession demandait l’instauration d’une réglementation du prix des livres, les services ministériels balayaient le projet. En contrepartie, un financement de 12,7 millions $ était proposé, avec pour mission première un soutien aux librairies indépendantes agrées – l'équivalent québécois du Label Lir (voir ici). Le tout géré par la SODEC, Société de développement des entreprises culturelles. Dont acte.

 

Les 2 millions $ dévoilés par le ministère, la veille de l’inauguration du salon se découpent comme suit :

  • 450 000 $ pour l’aide aux librairies agréées ;
  • 250 000 $ en appui financier au secteur du livre dans divers projets et activités ;
  • 300 000 $ pour soutenir les éditeurs dans l’exportation de titres québécois ;
  • 100 000 $ pour appuyer la présence québécoise à la Foire du livre de Francfort, en 2020, où le Canada sera à l’honneur ;
  • 870 000 $ pour l’acquisition de livres de littérature jeunesse édités au Québec pour les élèves du primaire et du secondaire.

 

« Ces sommes à l’exportation, une activité dans laquelle les éditeurs d’ici brillent et qui permet de maintenir à la hausse les chiffres du livre canadien à ce titre, sont les bienvenues. Mais elles ne font que corriger une situation, tout comme ces investissements en achats de littérature jeunesse d’ici pour nos écoles », a réagi l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).
 

 

Et un million qui a du mal à passer
 

Mais la bonne nouvelle a été immédiatement entachée par la (re)découverte du rapport 2016/2017 de la SODEC, publié plus tôt. S’ils en épluchent les données qu’il contient, les libraires auront de quoi s’arracher les cheveux. Sur l’année passée (exercice 2015/2016), un montant de plus de 860 000 $ CA leur avait été attribué — avec un plafonnement de 10 314 $ par établissement agréé. 

 

Sur 2016/2017, le montant est ramené à 627 000 $ CA, soit 241 000 $ de perte. Mais le plus problématique concerne la diminution drastique de l’aide à la Promotion : près de 300 000 $ de moins qu’en regard de l’année précédente. La pilule avait déjà du mal à passer. Ces sommes, gérées par la SODEC, découlaient donc du Plan d’action pour le livre.

 

Mais le plus gros est à venir. La chaîne de librairies Renaud-Bray, dont la stratégie « plutôt farouchement agressive » est connue (et redoutée), apparaît dans la ventilation des montants. Alors qu’en 2015/2016, l’enseigne n’avait perçu que 7250 $ au total pour une Aide au transport, l’année suivante, dévoile le rapport de la SODEC, c’est un montant de 1,1 million $ qui apparaît. Sidérant, pour les libraires. 

 

« Les prédécesseurs de Luc Fortin au ministère de la Culture affirmaient tous qu’il n’y avait que trop peu d’argent et qu’à ce titre, seules les librairies agréées bénéficieraient des financements du Plan d’action pour le livre », note un professionnel. Mais alors, comment expliquer que les aides à Renaud Bray aient été multipliées par près de 140 — qui entre temps avait absorbé une autre chaîne de produits culturels, Archambault, en septembre 2015 ?

 

Une application stricte de la loi, ou le baiser de Judas ?
 

Les faits sont en réalité assez simples, et laissent tout le monde démuni. « La SODEC assure que Renaud Bray a fait pression, en présentant une analyse juridique, faisant en sorte que la loi qui encadre la répartition des montants soit appliquée à la lettre. Et il aurait menacé d'un procès le gouvernement, analyse juridique en main. » En substance, la législation dit que les sommes disponibles dans le cadre du Plan peuvent être reversées à toute librairie agréée. « Or, certains des établissements de l’enseigne Renaud Bray, de même que ceux d’Archambault, sont agréés individuellement. » 

 

La bombe est lâchée. Avec un total de 44 établissements (30 Renaud Bray et 14 Archambault), le groupe dirigé par Blaise Renaud avait largement moissonné. « Même la librairie Le port de tête, située sur l’avenue Mont-Royal [à Montréal, NdR] n’a perçu que 7000 $, alors qu’elle est l’une des pionnières sur l’animation », s’étrangle-t-on. Et la deuxième librairie du Port de tête, fournissant le même travail de qualité, mais non encore agréée, n’a évidemment rien reçu.

 

Toutefois la poutine devient totalement indigeste quand on décortique un peu les chiffres du rapport SODEC, et la ventilation des sommes : 363 000 $ pour l’Informatisation — autrement dit, intégrer l’informatique de Renaud Bray dans Archambault. Une logique simple, qui suit le rachat. Pour la Promotion, un montant de 336 000 $ — alors que les librairies indépendantes agréées ont donc perdu près de 300 000 $. On aurait tendance à ne pas en jeter plus, et pourtant.

 

« On trouve un montant de 405 000 $ pour les Projets Collectifs », et là, tout le monde en perd son latin. Logiquement, ce montant est attribué à des regroupements d’entreprises ou des projets associant des libraires. « Dans les faits, la définition de la SODEC manque de clarté, mais comme la loi ne précise rien, la Société de Développement aurait eu toute latitude de l’interpréter comme bon lui semble. Et ne pas verser 400 000 $ à Renaud Bray », déplore un éditeur. 
 

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Prise en flagrant délit, la SODEC aurait affirmé à différents interlocuteurs qu’elle ne recommencerait pas l’an prochain. Et pour cause, s’inquiètent les professionnels : sur les 2 millions $ annoncés par la ministre Marie Montpetit, 450 000 $ sont prévus pour les librairies agrées. « Comment peut-on être assurés que cette somme ne sera pas reversée à Renaud Bray ? » Surtout que le montant n'a aucune réccurence prévue : il est ponctuel, et présenté comme tel...

 

Depuis un moment, la SODEC assure qu’elle va revoir toutes les formes d’aides, et logiquement, c’est en 2018 que cela devait arriver. Il n’en sera rien, selon nos informations : il faudra probablement attendre 2019. Les multiples changements de ministres de la Culture — quatre depuis 2012 — et la nomination voilà deux ans d’une nouvelle directrice du livre pour la SODEC n’auront peut-être pas arrangé les choses. « Un beau bordel politique… »

 

Et lorsqu’on croirait avoir touché le fond, la chausse-trappe se dévoile. En effet, en reprenant les éléments du Plan d’action, on découvre qu’une des mesures (la huitième) concernait des « outils de mesure visant à améliorer [la] performance » des libraires. En l’occurrence, les outils de la Banque de titres de langue française que sont Memento (les métadonnées) et Gaspard (les chiffres de vente en sortie de caisse). 
 

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Bien évidemment, Renaud Bray refuse historiquement de communiquer ses chiffres de vente, et depuis le rachat d’Archambault, a également retiré ces informations. Or, il avait été envisagé que, pour maintenir l’agrément des librairies indépendantes, ces dernières devraient souscrire à l’abonnement Gaspard — et par conséquent fournir leurs ventes. « Cela permettait de conserver l’agrément qui ouvre les droits aux aides, tout en renforçant l’efficacité de Gaspard. »

 

Problème : une pareille décision aurait nécessité une révision de la loi sur le livre dite 51 (NdR : Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, voir ici). « Étant donné la vitesse de tortue avec laquelle le gouvernement avance, finalement cette idée n’a jamais vu le jour », soupire un proche du dossier. 
 

Et de conclure : « Finalement, avec l’argent du Plan d’action pour le livre, qui devait compenser le fait que le Québec n’aurait pas de loi introduisant une réglementation du prix des livres, la SODEC, et donc le gouvernement, auront comblé les besoins d’une chaîne qui était, à l’origine, opposée à la réglementation. »
 

Avec l’annonce du rachat du distributeur Prologue par Renaud Bray, qui a jeté une fois de plus un pavé dans la mare, le secteur serre les rangs. 


mise à jour 18 novembre : 
La Sodec, sollicitée par ActuaLitté a apporté des éléments de réponse dans un communiqué : Les subventions accordées aux librairies du Québec, un modèle à réviser. Ce dernier a appelé quelques commentaires de la part de professionnels que nous avons pu joindre.

 

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