Le Japon veut effacer son passé d'esclavage sexuel des manuels US

Nicolas Gary - 21.01.2015

Edition - International - Japon manuels - esclavage sexuel - femmes de réconfort


« Les femmes de réconfort », voilà une bien belle expression, pour désigner une réalité sordide. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'armée et la marine impériales japonaises ont eu recours à des jeunes femmes, pour les troupes. Des mineures, exploitées dans un commerce sexuel qui aujourd'hui dérange. Surtout quand on en trouve trace dans des manuels scolaires. 

 

comfort woman

Lindsey Turner, CC BY2.0

 

 

Depuis plusieurs années, les femmes changées en esclaves sexuels, à l'abri de maisons closes, tentent de faire entendre leur voix, que ce soit au Japon ou en Corée du Sud. Ces espaces dédiés aux soldats ressemblaient fort aux bordels militaires de campagne, où les soldats de l'armée française pouvaient avoir des rapports sexuels avec des prostituées. L'un d'entre eux, situé à Saïgon, était devenu particulièrement célèbre, désigné comme le Parc à Buffles, ou encore en Indochine et en Algérie, appelés « boîte à bonbons ». 

 

De multiples témoignages ont attesté, au Japon, des conditions déplorables dans lesquelles les femmes de réconfort étaient exploitées. Un membre de l'ONU avait d'ailleurs parlé de crime contre l'humanité, pour dénoncer ce qui était arrivé durant cette période. 

 

Selon les estimations de différentes organisations luttant pour faire reconnaître la vérité, entre 50 et 200.000 femmes ont été employées dans les bordels militaires entre 1932 et 1945 – des femmes venues de Chine, de Corée et d'Asie du Sud Est. Certaines étaient aussi japonaises ou européennes. Les préservatifs étaient lavés et réutilisés, quand on s'en servait, racontait l'une de ces femmes, qui affirmait avoir eu entre 10 et 30 rapports quotidiens avec les soldats. Traitées pour la syphilis, beaucoup de ces esclaves sont devenues accros au mercure 606, employé pour les soigner, tandis que les avortements forcés étaient réguliers.

 

Noyer l'histoire dans l'oubli 

 

Le Japon avait tenté, dans un premier temps, de nier l'existence de ces endroits, jusqu'à ce qu'en 1993, le secrétaire général de Yohei Kono reconnaisse les faits, et présente des excuses publiques. Il avouait alors que l'armée impériale était impliquée et que les femmes étaient bien contraintes. Pourtant, l'Archipel continue de refuser toute indemnisation des victimes, s'abritant derrière de fumeux traités, qui permettent de planquer tout cela sous le tapis. En 1995, un fonds avait toutefois été créé, mais il fut démantelé en 2007. 

 

C'est à cette époque que la Chambre des représentants américains décide d'adopter une résolution qui imposerait au Japon de reconnaître la situation. Ce qui n'est manifestement pas prêt d'arriver. Tout au mieux peut-on voir une pierre, en guise de mémorial, installée dans le parc Eisenhower, en 2012, inauguré en présence de David Lee, président de la commission des affaires coréennes aux USA.

 

Le Guardian raconte que le Japon revient toutefois sur toute forme de déclaration et demande expressément à l'éditeur américain McGraw Hill de supprimer les mentions faites dans les manuels scolaires. Et tout cela vient directement du ministère des Affaires étrangères japonais, rien que ça. 

 

Dans l'Archipel, un éditeur, Suken Shuppan, a déjà annoncé qu'il allait supprimer les textes et photos faisant état des femmes de réconfort, de tous les manuels actuellement utilisés dans le secondaire. Cependant, il n'a absolument pas donné de justification à ce changement. D'ailleurs, le ministère de l'Éducation japonais a approuvé la révision de ces ouvrages, dont les versions censurées sortiront au printemps prochain. 

 

L'administration de Shinzo Abe, le Premier ministre, déclarait en 2014 vouloir « renforcer le contrôle de l'État sur les manuels scolaires », assure Mina Watanabe, directrice du Musée des Femmes, à Tokyo. « Ce qu'a fait Suken Shuppan est totalement excessif. Il doit s'expliquer sur les raisons de cette suppression, et le gouvernement doit justifier pourquoi il a accepté le changement ». 

 

Corée du Sud et Japon, des tensions fortes

  

La volonté japonaise de minimiser les épisodes de cette période de l'histoire n'étonnera personne. Le fait qu'Abe soit revenu sur les excuses officiellement présentées est pourtant contradictoire avec la commémoration, cette année, des 70 ans de la fin de la guerre dans le Pacifique. Le désaccord entre Tokyo et Séoul sur ces questions pose d'ailleurs d'autres problèmes : beaucoup des jeunes femmes employées étant sud-coréennes, et la responsabilité du Japon est lourde à porter. 

 

Or, la modification des manuels scolaires de Suken pourrait également aggraver les relations, au moment où la Corée du Nord tente d'obtenir de nouvelles indemnisations, devant les tribunaux japonais. C'est pourtant la première fois que la pression est portée sur les éditeurs américains : dans son manuel, McGraw Hill rapporte que l'armée impériale du Japon « a recruté de force, enrôlé et embrigadé près de 200.000 femmes âgées de 14 à 20 ans ». 

 

L'éditeur se défend en parlant de faits fondés sur une réalité historique et arguant que toute censure serait dévastatrice pour les élèves. « Les enfants, dans les pays voisins, doivent connaître la vérité sur la conduite de l'armée japonaise en Asie. Les enfants japonais sont maintenus dans l'obscurité, mais ils ont le droit d'apprendre les faits de l'histoire. »

  

Cette tentative de censurer les manuels américains intervient alors que dernièrement, les Oxford University Press, un éditeur universitaire britannique, a demandé à ses auteurs de ne pas faire figurer de mention au porc, dans les manuels destinés au Moyen-Orient, pour ne pas choquer les élèves. « Nos ouvrages sont vendus dans près de 200 pays, et, à ce titre, sans compromettre notre engagement en aucune manière, nous encourageons certains auteurs de contenus éducatifs à considérer respectueusement les différences culturelles et les sensibilités. Les lignes directrices pour nos ouvrages pédagogiques différents entre les zones géographiques et ne concernent pas notre édition universitaire », jurait l'éditeur.