"Le langage est la matière première" : Parlez-vous freudien ?

Claire Darfeuille - 07.10.2014

Edition - International - traduction Freud - lecture compréhension


« Traduire Freud » était le thème abordé par Olivier Mannoni au cours d'un atelier de l'Ecole de traduction littéraire qu'il dirige. Le groupe de 16 jeunes traducteurs pratiquant 14 langues s'est penché sur cette entreprise exaltante et toujours très polémique.

 

 

Pour la première fois depuis le lancement de l'École de traduction littéraire du CNL en 2012, un atelier était entièrement consacré à un auteur précis, Sigmund Freud. Le père de la psychanalyse, dont les œuvres sont tombées dans le domaine public en 2010, a fait l'objet de plusieurs nouvelles traductions ou retraductions. Oliver Mannoni a déjà traduit une partie de sa correspondance avec Max Eitingon (Ed. Hachette Littérature, 2009) ou sa fille Anna (Ed. Fayard, 2012) et retraduit certains grands textes tels que L'injection faite à Irma, L'inconscient ou L'homme aux loups pour les éditions Payot.

 

Selon lui, la traduction de Freud soulève les diverses problématiques liées à la traduction d'un auteur dont « le langage est la matière première » et qui est par ailleurs « destinée à une application qui se veut médicale ».

 

Avant d'aborder le travail de traduction en soi, Olivier Mannoni dresse un court portrait du médecin viennois, « d'origine juive mais athée militant, un homme aux intérêts multiples, polyglotte, extrêmement cultivé, d'abord et avant tout un auteur des Lumières, un homme de lettres (il rappelle que Freud reçut le prix Goethe en 1930 pour la qualité littéraire de ses œuvres) et un grand voyageur, qui a des relations professionnelles partout en Europe et était très proche de ses traducteurs ».

 

C'est aussi un « homme de pouvoir », comme l'attestent ses échanges épistolaires. La plume acérée de ce satiriste « peut tuer en cinq lignes », d'après Olivier Mannoni qui, pour illustrer son propos, lit quelques extraits de ces lettres, dont un courrier resté célèbre, où il dit tout le bien qu'il pense de la femme de Max Eitingon. Lorsque cette lettre tomba malencontreusement entre les mains de son fervent admirateur et ami de 30 ans, ce dernier la brûlera… non sans avoir pris soin de la recopier auparavant !

 

Dans les spécificités de la langue freudienne

 

Puis, la lecture de deux extraits, Le refoulement tiré de Trois mécanismes de défense et Un trouble du souvenir sur l'Acropole tiré du Roman familial d'un névrosé, met en évidence sa variété d'écriture. « Le premier texte est scientifique, philosophique, il rappelle Hegel ; le second est presque un roman policier à la Conon Doyle dans son style d'analyse déductive », fait remarquer Olivier Mannoni, qui conclut qu'il s'agit donc de « traduire des Freud ».

 

Il trace ensuite un bref historique des traductions depuis James Strachey en Angleterre, Marie Bonaparte et Anne Berman en France « correctes sur le fond, mais qui ne théorisent pas », jusqu'à l'intégrale dirigée par Jean Laplanche, André Bourguignon, Pierre Cotet et François Robert. Connu sous le nom des Œuvres Complètes de Freud.Psychanalyse (OCF.P) au PUF, cet immense projet de traduction souleva une large polémique entre traducteurs praticiens et germanistes, menés par Bernard Lortholary.  Les actes des Assises d'Arles de 1988 (Ed.Actes Sud) gardent les traces de ces verts échanges entre tenants d'une traduction scientifique et partisans d'une traduction plus littéraire.

 

Le volume Traduire Freud de l'OCF.P paru en 1989 présenterait ainsi « l'intégralité des problèmes que l'on se pose en traduction, problème d'éthique, de politique, etc. ». Celui-ci se donnait comme but de « familiariser d'emblée le lecteur avec les principes de traduction adoptés pour les Œuvres Complètes de Freud / Psychanalyse et lui offrir un glossaire à entrées françaises, accompagné de la justification de la traduction des termes fondamentaux du lexique freudien ». Il était par ailleurs précisé en page 157 que « ce glossaire n'est pas un glossaire de la langue allemande, mais de la langue freudienne », qui compte un grand nombre de locuteurs... Certains des termes fixés dans ce glossaire ont entre temps largement été remis en question, tels que l'inaudible « désaide », la peu séduisante « désirance » ou le franchement repoussant « refusement ».

 

Olivier Mannoni, directeur de l'ETL-CNL

 

 « C'est un ouvrage fondamental, insupportable, mais génial », commente Olivier Mannoni qui, sans remettre en question l'apport de ces premières traductions, regrette le carcan imposé par cette fixation définitive des termes. Celle-ci serait, d'une part, la conséquence d'une « connaissance pas assez intime de la langue allemande » et, d'autre part, « priverait  le traducteur des trois outils fondamentaux que sont la contextualisation, la polysémie et la synonymie ». Ainsi, il conviendrait de s'interroger sur une traduction « qui tend à adapter Freud à une idée », voire à une idéologie…  Car, « la première étape de la normalisation, c'est de normer la langue », rappelle Olivier Mannoni.

 

Celui-ci interviendra de nouveau sur le thème « Traduire Freud » le 19 décembre dans le cadre du séminaire Le texte dans tous ses états à l'Institut national des langues et civilisations orientales.

 

La revue professionnelle des traducteurs « Translittérature » avait consacré en 2013 tout un dossier, rédigé et coordonné par Emmanuèle Sandron, à la problématique de la traduction de Freud, avec les contributions de Oliver Mannoni, Jean-Pierre Lefebvre, Denis Messier, Marc de Launay et François Robert.

 

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