Le libraire Renaud-Bray fait fermer un site web embarrassant en 48 heures

Julien Helmlinger - 28.11.2014

Edition - Librairies - Renaud-Bray - Chaîne de librairies - Litiges - mise en demeure


Depuis le mois d'avril dernier, la puissante chaîne de librairies Renaud-Bray et le diffuseur Dimedia s'enlisent dans un conflit commercial, avec des livres, auteurs et éditeurs faisant office d'otages. Gilles Herman, directeur général des éditions Septentrion, a tenté à sa façon de faire bouger les choses, lançant un site web la semaine dernière, pour partager sa propre vision du litige opposant les deux acteurs du marché livresque. L'initiative ne fut pas du goût de la chaîne, qui n'a pas tardé à mettre le trublion en demeure.

 

 

Renaud-Bray, Vaudreuil, via Facebook

 

 

On aura demandé à l'éditeur de fermer son site, baptisé « Mes livres préférés chez Renaud-Bray », sous peine de procès. Ce qu'il a fait, dès ce jeudi midi, alors que sa page web avait eu le temps d'être parcourue 2136 fois et partagée 107 fois, selon les statistiques fournies par Gilles Herman.

 

Sur la page fermée, on pouvait notamment lire : « Depuis le mois d'avril, les livres de plus de 375 éditeurs francophones, dont 44 québécois ne sont plus disponibles chez Renaud-Bray. Une modification unilatérale et non négociée des conditions commerciales par la chaîne de librairies ainsi qu'une accumulation de factures non payées ont obligé le distributeur Dimedia à interrompre ses livraisons. Depuis, toutes les démarches de médiation ont échoué et les deux parties ne se parlent plus qu'à travers leurs avocats. »

 

Ayant fait ce constat, l'éditeur a voulu dresser son portrait rapide de la situation à destination du public. Via cette même page web, il a également convié les clients de Renaud-Bray à faire savoir à leur libraire qu'ils tenaient à retrouver toutes les nouveautés, sans exception, en boutiques. Il a adressé copie du message à Dimedia, enjoignant le diffuseur à renouer le dialogue avec la chaîne.

 

Coups de cœurs, puis de sang

 

La mise en demeure ne s'est pas fait attendre. Renaud-Bray a estimé que sa marque et ses « Coups de cœur » des libraires étaient détournés par Gilles Herman. La mise en demeure lui reprochait par ailleurs d'avoir commis, avec sa campagne de communication, une atteinte à la réputation des librairies, qui doivent désormais répondre aux commentaires négatifs et opinions défavorables. Cela se ressentira dans son chiffre d'affaires, estime la chaîne, qui tiendra Herman pour unique responsable. Pour le libraire, les informations communiquées sont « fausses et trompeuses ».

 

Du côté de Gilles Herman, on soutient que le litige est préjudiciable pour tous, lecteurs, libraires, éditeurs et auteurs touchés. Des livres boudés par la chaîne perdent en visibilité, quand celle-ci se prive notamment des prix Goncourt et Médicis. Il assure que « les éditeurs, même si j'ai agi ici à titre personnel, souhaitent un règlement rapide. Cette mise en demeure [que je reçois] ne fait que confirmer l'intransigeance de Renaud-Bray face au conflit et son désintérêt à servir adéquatement ses clients et, plus largement, la littérature nationale et internationale ».

 

Mais face à la mise en demeure, Herman préfère battre en retraite : « Je ne me suis pas caché, j'aurais pu faire héberger le site à Taïwan, mais je ne pensais pas que Renaud-Bray allait décider de m'envoyer une mise en demeure. [...] J'ai fermé le site, parce que je n'ai pas de combat personnel à mener. Moi, je n'ai pas de firme d'avocats et je ne veux surtout pas en avoir une. Je ne veux pas mettre en danger ma compagnie. »

 

Interrogée par La Presse sur cette histoire, Denise Courteau, responsable des communications de Renaud-Bray, a simplement déclaré : « C'est un litige entre deux entreprises privées, il n'y aura aucun commentaire, ce n'est pas d'intérêt public. »

 

Grogne à l'Université de Montréal

Des étudiants en littérature de langue française de l'Université de Montréal ont quant à eux lancé une pétition demandant la démission de Blaise Renaud, actuel PDG. des librairies Renaud-Bray. Celui-ci, interrogé par le magazine L'Actualité, s'était maladroitement posé en businessman plutôt qu'en amoureux des livres : « Si j'avais une chaîne de 30 magasins de souliers, j'aurais le même plaisir à gérer mon entreprise. Il y a des enfants qui rêvent de devenir pompiers. Moi, j'aimais être au magasin et regarder comment la caisse fonctionnait. »


Aussi, la pétition cinglante des étudiants, qui espèrent récolter 500 signatures, lui fait savoir leur philosophie quant à ce que doit être une librairie digne de ce nom : « Considérant que vous semblez ignorer, du haut de votre poste, votre responsabilité culturelle, ainsi que le champ d'influence d'une chaîne de librairies telle que [la vôtre], nous jugeons votre idéologie marchande particulièrement dangereuse pour l'épanouissement et la diversité de la culture québécoise. »