Le livre numérique 'ne se fera pas sur un discount sauvage' (Montchalin)

Clément Solym - 04.06.2012

Edition - Interviews - Matthieu de Montchalin - Syndicat de la Librairie Française - TVA 5,5%


Information ActuaLitté : L'assemblée générale du Syndicat de la Librairie Française (SLF), au sein de l'Hôtel de Massa, avait des airs de réunion de crise. Pourquoi ? Parce que malgré ses 1600 adhérents, le SLF vient d'essuyer un lourd revers de fortune avec la fin du portail 1001libraires, (voir notre actualitté) destiné à amorcer la transition numérique. Malgré tout, son président Matthieu de Montchalin a réaffirmé l'engagement du syndicat, prêt à négocier et à travailler avec le nouveau ministère de la Culture.

 

Commençons avec les questions qui fâchent, ou plutôt la question qui fâche, la déception, largement partagée, que fut 1001libraires, portail web à la fin tragique : confirmation, avec le président du syndicat que chacun a pris sa part de responsabilités. « Nous savons que nous avons pris certaines mauvaises décisions, techniques probablement, et en plus nous avons joué de malchance, puisqu'un de nos fournisseurs informatiques, pourtant une très grosse société, n'a pas réussi à assurer le cahier des charges. »

 

 Soulignant que le portail était avant tout une première expérience en la matière, de Montchalin propose désormais « d'analyser le paysage actuel, les types de financement possible, et les moyens de mettre en place quelque chose de plus sûr. » Solutions « mutualisées », « collectives » et « accessibles aux petites comme aux moyennes librairies », cela va sans dire.


 

Matthieu de Montchalin, président du Syndicat de la Librairie Française

 

 

Alors que le gouvernement Hollande, et le cabinet de la ministre Aurélie Filippetti, sont en stand-by pour cause de législatives, la question qui est sur toutes les lèvres se résume à trois lettres : TVA. Il y a d'abord le bilan de cette hausse, décidée à la va-vite et sans consultation des intéressés (même Mitterrand a reconnu ce « coup d'État », voir notre actualitté).

 

Les petites librairies en première ligne

 

La hausse s'est faite avec plus ou moins de vagues selon les éditeurs, certains augmentant leurs prix pour éviter de mordre les marges des libraires, tandis que d'autres préféraient préserver leurs tarifs : « Les plus gros éditeurs ont joué le jeu, nous les en remercions » salue Matthieu de Montchalin, qui n'en oublie pas pour autant les implications économiques. « Les petites librairies ont eu tout un tas de coûts liés à la hausse de la TVA, un coût qui n'est pas quantifiable, parce que tout ce travail a été effectué par les libraires la nuit, le week-end... C'est considérable, et c'est ce que nous expliquerons au ministère. »

 

Matthieu de Montchalin, qui n'a pas de calendrier précis pour rencontrer le ministère (« je pense qu'à partir du 18 juin les choses vont s'accélérer »), reste très prudent sur les propositions qu'il va porter lors de cette concertation attendue par tous les acteurs du livre. (voir notre actualitté) Si le retour d'une TVA à 5,5 % est évidemment dans tous les esprits, les frais occasionnés par un nouvel étiquetage font également partie des préoccupations du Syndicat : « Je pourrais vous en dérouler pendant deux heures des conséquences de la hausse de la TVA pour les libraires » explique Matthieu de Montchalin, qui ne peut toutefois pas quantifier exactement ces conséquences.

 

Un taux à 2,1% n'est, en tout cas, clairement pas envisageable : « Ca me plairait bien, mais je crois que ce n'est pas possible, pour des raisons d'accords européens. » Guillaume Husson, secrétaire général du SLF, le confirme : impossible de créer des taux inférieurs à 5 % en Europe.

 

Au ministère de répondre

  

La création d'un fonds de soutien est bien plus d'actualité : impossible de "détourner" les recettes de la hausse de la TVA, soit 60 millions d'euros, pour alimenter le fonds. « On ne peut pas créer un lien direct entre une recette fiscale et un fonds d'aide, on compte surtout sur la concertation avec le ministère. » La concertation pourrait déboucher sur une taxe sur les commandes, payées par tous les acteurs du livre, afin d'alimenter ledit fonds. C'est en tout cas ce qu'envisage Matthieu de Montchalin, et ce que proposait la mission sur l'avenir de la librairie (voir notre actualitté) à laquelle il a participé. Un système largement inspiré du cinéma, où la TSA (Taxe Spéciale Ajoutée) compte pour 12 % du billet.

 

Cependant, un tel système suppose aussi la mise en place d'une commission, et Matthieu de Montchalin botte en touche : « La balle est dans le camp du ministère, on ne peut pas régler ça sur un coin de table. »

 

Indiens et réserves

 

« Le développement du numérique ne se fera pas sur un discount sauvage, comme cela s'est produit dans d'autres pays d'Europe ou du monde » martèle en tout cas le président du SLF dans une défense passionnée du prix unique, exception française. Nicolas George, directeur adjoint du livre et de la lecture, va même plus loin en laissant entendre que la gratuité des livraisons ne pourra plus durer bien longtemps. « La France va probablement décoller sur le marché numérique cette année, et il ne faut pas en limiter l'accès aux 10, 15 grands acteurs connus de tous, voire aux grandes boîtes américaines. » Et à l'occasion de son discours de présentation d'ajouter : « La France ne doit pas être une réserve d'indiens face au numérique »


Toutefois, cette histoire de discount ne saurait avoir lieu, puisque la France, au risque de se mettre Bruxelles et sa commission à dos, a décidé d'adopter une loi portant sur le prix unique du livre numérique, sorte de calque de la Loi Lang. 

  

En attendant la concertation, Matthieu de Montchalin souligne encore le nécessaire deuil de l'échec 1001libraires, mais se garde de tout immobilisme : « Dire à des libraires aujourd'hui, notamment des libraires qui vont reprendre des entreprises, « Vous devez vous projeter dans dix ans, mais ne réfléchissez pas tout de suite au numérique », cela a un caractère criminel. »