Le livre numérique saccage la poésie

Clément Solym - 16.07.2010

Edition - Société - poesie - strophe - saccager


Surprise ? De taille. Mais surtout mauvaise. Parce que ce qui fait une des forces du numérique devient soudain un carnage de mise en forme, mise en page... et de respect de l'oeuvre originelle. Et plus particulièrement en poésie, qui nécessite un ordonnancement tout particulier. C'est comme ça que Billy Collins, un poète qui n'avait jamais vu son travail sur lecteur ebook, a récemment téléchargé un de ses livres.

Stupeur. Stupeur et tremblements, même...

Parce qu'en utilisant l'outil de grossissement de la police, c'est tout d'un coup toute la structure de ses strophes qui foutait le camp. Et un vers s'étalait alors sur trois lignes, détruisant toute l'harmonie visuelle du texte. Les caractères grossis forment alors quatre strophes quand il n'y en avait que deux, et ainsi de suite. D'où sa conclusion : la poésie n'est pas une prose, elle n'est pas adaptable au marché de l'ebook, sans s'en trouver détériorée.

Et comment garantir l'intégrité d'un texte dans ce cas ? Alors qu'un mot prend son sens dans la structure où il s'agence, un rejet factice créé par la machine dénature le sens d'une phrase, ou l'effet recherché. « La poésie est comme le morceau d'une sculpture, et peut facilement se briser », explique Billy. Au contraire, la prose se coule, elle est liquide et épouse plus facilement la forme que l'on veut lui donner.

Billy n'est d'ailleurs pas le seul à établir ce constat : bien d'autres poètes expriment leurs réticences, sinon leurs doutes, à voir leur oeuvre passée en format numérique. « Je ne pense pas que ce soit la meilleure façon de lire de la poésie et moi-même, je ne voudrais pas en lire sur un lecteur ebook, bien qu'il me semble important de rendre la poésie disponible chaque fois que c'est possible », explique Edouard Hirsch à l'AP.

Or, paradoxe, et pas des moindres, la poésie s'est très bien accommodée d'internet. Mieux, elle profite de ces nouvelles formes, à l'image de ce que Denis Heudré a réalisé avec sa poésie hypertextuelle. Mais d'autres exemples jalonnent le net.

C'est alors du côté des maisons d'édition que les regards se tournent : doit-on attendre que la technologie soit moins bornée pour publier de la poésie en format numérique ? Un Amazon poussera toujours à la vente de ces fichiers, parce que la logique de la longue traîne se fiche éperdument de ce que la mise en page soit respectée. Pourtant, une ligne brisée, c'est un peu le poème qui se brise...