Le livre papier à l’époque de la reproductibilité technique, ou l'usine à lectures

Sophie Kloetzli - 17.06.2016

Edition - Les maisons - CPI print - groupe CPI impression - métier imprimeur


À l’heure où certains — un peu rapidement — prédisent la « mort du livre », le groupe CPI, l’un des acteurs majeurs de l’imprimerie en Europe, symbolise l'évolution du livre papier et son adaptation aux technologies. Anthony Morin, le directeur marketing du groupe, décrit le métier d’imprimeur en usine et le marché du livre papier.

 

Jet d'encre et chaîne de brochage (crédits CPI)

 

 

Fort de ses 17 usines réparties dans 7 pays, le groupe CPI s’est imposé dans l’imprimerie européenne. En France, il détient trois imprimeries spécialisées : Firmin-Didot, Brodart & Taupin et Bussière. Fondé en 1996, le groupe français emploie 2700 personnes et produit chaque année 430 millions de livres pour des maisons d’édition de taille variable. Sa devise, « de 1 à 1 million de livres », illustre l’étendue de son activité, de l’impression à la demande au best-seller.

 

« Ces opérations sont en grande partie automatisées, mais requièrent encore des opérations manuelles », indique Anthony Morin. Parmi ces dernières figure la manipulation des fichiers envoyés par les éditeurs. Ce travail de mise en page et de réglage des couleurs nécessite un regard et un savoir-faire humains. Ensuite, l’imprimeur est chargé de mettre la machine en route et de réaliser le calage. Il doit faire coïncider le recto et le verso (pour éviter la transparence), et régler l’encrage (la répartition de l’encre). « Le premier livre est rarement bon avec les technologies plus anciennes », souligne Anthony Morin, « il faut souvent imprimer plusieurs centaines de livres avant d’arriver à un bon livre ! » Ces pertes expliquent aussi pourquoi l’offset ne se prête guère aux petits tirages.

 

Une usine à best-sellers

 

Le groupe CPI travaille avec plus de 2000 éditeurs de toutes tailles en Europe. Sa réputation lui vient notamment de sa capacité à imprimer de très grandes quantités de livres, et notamment des best-sellers internationaux comme Harry Potter, Twilight, Da Vinci Code ou encore la trilogie Cinquante nuances de Grey. CPI est également un partenaire des grandes plateformes d’autopublication. Lorsqu’il s’agit d’approcher un éditeur, ce sont à la fois « le prix, la qualité et les délais » qu’il faut mettre en avant.

 

Retrouver les étapes de la fabrication du livre

 

La fabrication de livres de littérature générale et de livres de poche (sans illustrations) représente 60 % de l’activité de CPI. Les 40 % restants sont dédiés aux livres techniques et scientifiques, ainsi qu’à un peu d’impression commerciale (brochures, catalogues). De manière générale, les livres en noir dominent les commandes.

 

Parmi les frais de la fabrication d’un livre, un tiers concerne le coût du papier, un tiers la main-d’œuvre et un tiers les frais de fonctionnement. L’imprimeur récolte environ 10 % du prix de vente du livre.

 

Les évolutions du marché du livre papier

 

« Le livre numérique a été une menace ; il l’est moins, notamment en Europe continentale. On est présents dans toute l’Europe de l’Ouest, et on voit l’écart avec la Grande-Bretagne », où l’édition numérique représente 25 % du marché du livre, ce qui a réduit la production de livres papier. Mais en France et en Allemagne par exemple, le prix unique a permis de limiter la croissance de l’ebook (qui représente à peine 5 % du marché en France).

 

En revanche, « ce qui a changé dans le monde du livre, c’est la manière dont les éditeurs gèrent leur approvisionnement du livre », précise Anthony Morin. Les éditeurs avaient l’habitude de commander des livres en grandes quantités, au risque de ne pas écouler tous les stocks. « Il y a dix ans, on produisait deux fois moins de titres en France qu’aujourd’hui. » En raison de cette hausse de la production éditoriale, les éditeurs ont progressivement réduit les tirages, afin de réduire l'accumulation des stocks invendus.

 

Le marché a connu une forte baisse en 2008, mais depuis deux ans, elle est plus graduelle. Il est parfois relancé par des best-sellers, comme les romans de Houellebecq ou Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler. Cette tendance négative est due à la fois à la baisse du lectorat et de l’intérêt pour la lecture, à la croissance, même légère, du livre numérique, et à la réduction des commandes par les éditeurs.