Le Marché de la poésie pense t-il à l'envers ?

Thomas Deslogis - 28.04.2015

Edition - Société - marché poésie - poète papiers actions - financement public


Le Marché de la poésie nous apprenait hier que sa traditionnelle manifestation était agitée de problèmes financiers. Simple répercussion de ce que l'appel d'offres présenté par la Ville de Paris avait augmenté le montant à reverser, les organisateurs n'en étaient pas moins embarrassés. En l'état, « le Marché de la Poésie risque sans doute de vivre en 2015, sa dernière édition », précisait-on. Thomas Deslogis, gribouilleur de poèmes, comme il se présente, s'interroge, comme il a pris l'habitude de le faire dans nos colonnes – et en dehors...

 

 

La foule

Emporté par la foule....

Jean-François Gornet, CC BY SA 2.0

 

 

Chaque année le Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice permet à ce drôle de commerce qu'est celui des recueils de se faire un peu de publicité et de vendre, tout simplement. Un moment essentiel pour la survie des différents acteurs du milieu. 

 

Oui, mais voilà – ô surprise – l'argent commence à manquer. À ce point qu'une page de crowfunding a été lancée. La faute à la crise paraît-il. Certainement. 

 

Mais jeter un coup d'œil aux détails des dépenses que le Marché de la poésie demande aux internautes de combler fait relativiser la déjà relative pitié qu'on pourrait éventuellement ressentir pour nos sans-sous de Saint-Sulplice. L'ensemble des 8000 € quémandés servira en effet à l'organisation de quatre concerts proposés gratuitement aux heureux passants. Une question s'impose alors : ces concerts sont-ils bien nécessaires en période de diète  ? 

 

Peut-être pas répondra-t-on, mais proposer de la musique gratuite rend le Marché plus attractif, et la vente de livres en dépend. C'est vrai. C'est triste, mais c'est vrai. 

 

Mais c'est vraiment triste, et ce parce qu'une telle réalité nous oblige à un terrible constat qui n'a en fait rien d'un scoop : la poésie est incapable d'être attractive par elle-même. Du moins en livre. Ce qui explique la propension aussi actuelle que douteuse à oraliser de plus en plus les poèmes (un des concerts à 2000 balles est d'ailleurs une mise en musique de Desnos — paix à son âme...). 

 

La crise de la poésie française précède largement celle de l'économie mondiale. Elle a commencé il y a déjà quelques décennies, lorsque les poètes « connus » ont arrêté d'alimenter la logique de réinvention constante de leur art, satisfaits – impressionnés devrait-on dire – par les nombreuses ramifications entreprises juste avant eux par la modernité dans son ensemble (du romantisme au surréalisme). 

 

Et maintenant alors ? Les différents organismes poétiques vont-ils continuer cette stratégie à court terme qu'est de dépenser le peu de billets qu'ils ont dans des techniques de drague non seulement obsolètes mais rabaissantes, ou vont-ils enfin se décider à donner la priorité à un véritable débat autour de l'indispensable renouvellement de la poésie et de l'approche du public (si spécifique) du troisième millénaire ? 

 

J'ai déjà lu ça quelque part. Réunir autour d'une table les quelques acteurs importants du milieu (NRF, Société des Poètes Français, Maison de la poésie, Marché, poètes majeurs, etc.) est en effet un besoin de plus en plus pressant. S'assembler comme on le fait normalement en temps de crise pour imaginer un plan d'attaque radicalement nouveau, pour lutter. Avec une obligation : le devoir d'aller chercher le lecteur là où il se cache. Et même si c'est sur Youporn.

 

Pour l'instant en tout cas, ça préfère se payer des concerts... Enfin ça essaye. 

 

Le poète que je suis ne participera donc pas à cette collecte. Je ne pourrais pas me le permettre d'ailleurs, je suis poète. Mais payé quand même, en publiant sur des médias web, sans crowfunding, sans livre. Le Marché de la poésie, lui, précise que si la collecte dépasse la somme demandée (ce qui est bien mal parti), et seulement dans cet improbable cas, « les fonds supplémentaires serviront à rendre encore plus attrayant [le] site internet ».

 

On s'adaptera au présent plus tard, si on peut. 

 

Bref, penser à l'envers.