Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Le Médiateur du livre, entré par la petite porte dans l'édition

Nicolas Gary - 19.05.2014

Edition - Société - médiateur du livre - Laurence Engel - Aurélie Filippetti


Grande crise de fou rire journalistique, ce matin, sur France Inter : Clara Dupont-Monod remplaçait au pied levé l'animatrice Pascale Clark, pour une émission Comme on nous parle où était invité Michel Bussi, pour son livre paru aux Presses de la Cité, N'oublier jamais. Or, en guise d'introduction, l'animatrice précise que pour connaître « prendre le pouls d'un pays, il faut regarder l'état de sa littérature ». Pas de soucis, la semaine passée a été bien chargée…

 

 

Jackson guitar

Un médiator, pour le livre : suivez la partition ?

Arn@ud Ab@die, CC BY 2.0, sur Flickr

 

 

Passons rapidement sur l'affaire Grégoire Delacourt, accusé par Scarlett Johansson d'on ne sait trop quel mal. Dans le livre du romancier, un personnage ressemble manifestement à l'actrice - c'est un sosie. Et voilà que la dame en prend ombrage et porte plainte, pour « exploitation frauduleuse et illicite de son nom, de sa notoriété et de son image au mépris de ses droits de la personnalité pour les besoins de la commercialisation et de la promotion d'un ouvrage qui contient de surcroît des allégations attentatoires à sa vie privée ». La chroniqueuse a tout à fait raison, nous vivons une triste époque pour la liberté d'expression. 

 

Finalement, La première chose qu'on regarde, le doux nom du roman, ce serait plutôt le montant des indemnités qu'il est possible d'obtenir suite à une action en justice. « En France, un livre est mis à la même hauteur que le magazine Closer, et l'imaginaire littéraire doit se battre contre la société marchande », poursuit-elle. Et pour cause, le livre, l'auteur et l'éditeur sont assimilés à un magazine people, auxquels l'actrice réclame 50.000 € de dommages-intérêts. On oscille entre rires et larmes…

 

Médiateur du livre : "Entre le livre et qui ?"

 

En revanche, on ne peut que sourire devant le touchant portrait de la fonction nouvellement attribuée - attribué à Laurence Engel - de Médiateur du livre. Cela s'est fait la semaine passée, dans un marasme de communication désormais typique du ministère de la Culture. Qu'est-ce donc que le médiateur du livre s'interroge l'animatrice, non sans raison. « Il s'agirait d'apaiser des conflits, soit, mais entre le livre et qui ? Entre le livre et les lecteurs ? Bonjour, Madame la médiatrice, je suis un lecteur et je suis très déçu par la fin du dernier Ken Follett. Peut-on miser sur un procès, un boycott, quelque chose ? » Et de conclure : « Donc, deuxième constat, en France, le livre induit une insécurité, une hostilité, puisqu'il lui faut un médiateur. » La suite de l'émission est à cette adresse.

 

En regard de la communication ministérielle, difficile, pour qui ne baigne pas dans le sujet, de saisir les enjeux de l'existence du Médiateur. On remerciera en tout cas l'animatrice d'offrir l'occasion de redétailler cette nomination. Considérant le communiqué émanant du ministère de la Culture, le message avait pu mal passer, voire être totalement incompris - ignoré ? 

 

Dans un entretien accordé au Monde, la future Médiatrice s'insurge des commentaires qui rapprochent le départ de son mari, Aquilino Morelle, ancien conseiller aux souliers lustrés de François Hollande, et celui de Laurence Engel, ancienne directrice de cabinet de la ministre. « Professionnellement, je ne suis pas la compagne d'Aquilino Morelle. Je suis Laurence Engel, normalienne, ancienne élève de l'ENA, conseillère maître à la Cour des comptes. Et ma légitimité dans le secteur de la culture, je l'ai construite en plus de quinze années de travail et d'engagement », répond-elle, vaillante. 

 

Et surtout, elle revient sur sa nomination au poste de dir cab, jurant que « c'est évidemment le choix de la ministre », Aurélie Filippetti. Des mauvaises langues avaient, de leur côté, expliqué que la nomination aurait été plutôt pilotée par l'Élysée, où son mari avait obtenu un poste de confiance. Soit. 

 

Communication de crise et médiatio-mnambulisme

 

Mais d'où vient alors que l'on puisse, sur France Inter, s'attaquer aussi vertement au poste de Médiateur du livre ? Peut-être à cause de la Rue de Valois qui a sorti un message officiel pour tenter de rattraper les fuites. En effet, la veille de la communication officielle, la presse avait dévoilé que Martin Ajdari remplaçait Mme Engel, au poste de directeur de cabinet. Voilà ce que l'on a pu lire : 

 

Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, a décidé de nommer Martin Ajdari directeur de son cabinet. 

Martin Ajdari est secrétaire général de France Télévisions, après avoir notamment été directeur général délégué de Radio France et directeur adjoint de l'Opéra de Paris.

Son entrée en fonction sera effective le 26 mai 2014.  

La Ministre tient à remercier Laurence Engel pour son engagement à ses côtés et au service de la Culture. 

Laurence Engel va rejoindre la Cour des comptes où elle sera nommée prochainement médiatrice du livre.

 

Mais à quoi sert donc ce diable de Médiateur ? Il avait fait ses premiers pas, timidement, en mars 2013, officialisé par la ministre. Ce dernier découlait d'une demande particulièrement appuyée par la profession, et dont le rôle sera d'intervenir dans le cas de litiges, pour éviter à tout prix le passage devant la justice. Ce dernier sera une autorité intermédiaire administrative indépendante et interviendra pour l'ensemble de la chaîne du livre, quel que soit le secteur. Et avec lui, les agents de services allaient disposer d'une autorité leur permettant de constater les infractions aux lois sur le prix unique du livre et du livre numérique.

 

Mars 2013 : "La chasse à Amazon est ouverte"

 

Évidemment, cette annonce s'inscrivait dans un plus large programme, destiné à lever 9 millions € sous la forme de prêt pour les librairies indépendantes. Mais le médiateur était une demande importante, dans le secteur du livre, et son poste représentait un enjeu tout particulier : pour certains, la fonction laissait croire que « la chasse à Amazon [était] ouverte ». Cependant, introduite dans le projet de loi Consommation, l'existence même du Médiateur était de « rééquilibrer les pouvoirs entre consommateurs et professionnels ». 

 

 

 

 

« Le médiateur du livre peut formuler des préconisations afin de faire évoluer les dispositions normatives relevant de son champ de compétences [... et] adresse chaque année un rapport sur ses activités au ministre chargé de la culture ». Il devait d'ailleurs être nommé par décret en Conseil d'État, pour définir « les conditions d'application des présentes dispositions, notamment les modalités de désignation du médiateur ».

 

Et pour rappel suprême : 

 

Il est proposé de confier cette fonction à un médiateur du livre qui sera institué en tant qu'autorité administrative indépendante. La nécessité pour le secteur du livre de disposer d'une autorité forte, indépendante et capable de s'interposer face à des opérateurs puissants s'impose aujourd'hui.

 

Sauf lorsqu'il est saisi de litiges portant sur l'activité éditoriale des éditeurs publics, la saisine du médiateur est un préalable obligatoire à toute saisine du juge compétent, la partie défenderesse se trouvant de ce fait obligée de déférer à la demande de conciliation pré juridictionnelle. […]

Le rôle du médiateur est de deux ordres différents :

 

- tout d'abord l'organisation de la conciliation avec la réunion des parties. Son rôle est d'inciter les parties à trouver un accord dans des termes conformes à la loi. En cas d'accord, le procès-verbal établi par le médiateur sera soumis à la signature des parties.

 

- dans un deuxième temps, et en cas d'échec de la conciliation, le médiateur peut intervenir comme autorité régulatrice et adresser une recommandation aux parties. Elle aurait notamment pour objet de proposer aux parties une solution équitable au litige et conforme à la loi. Les parties à qui elle s'adresserait seraient libres de ne pas la suivre mais seraient toutefois tenues d'informer le médiateur des suites qu'elles envisageraient de lui donner. Ce pouvoir de recommandation devrait permettre au médiateur d'intervenir aussi au-delà de ce qui apparaîtrait illicite. On peut imaginer des situations qui, sans pouvoir être qualifiées de pratiques commerciales illicites, peuvent avoir des effets négatifs sur des équilibres de la filière du livre. La recommandation laisserait les opérateurs libres de ne pas modifier leur comportement, celui-ci n'étant par hypothèse pas illicite.

 

En cas d'échec de la conciliation et seulement s'il constate un manquement aux lois relatives au prix du livre, le médiateur a la capacité de saisir les juridictions compétentes. Le texte ne donne pas en revanche de pouvoir de décision au médiateur en cas d'échec de la conciliation.

 

Quid du décret du Conseil d'Etat ?

 

Ah, certes, toutes ces belles écritures étaient celles que l'on pouvait lire dans le texte présenté à l'Assemblée nationale, et la fonction avait une certaine importance. Mieux : le Médiateur allait devenir le gardien des clefs d'un secteur de l'édition plus apaisé, moins conflictuel, mieux appréhendé - probablement la raison pour laquelle Pierre-François Racine était tant annoncé pour le poste. 

 

Mais voilà que, dans un message lapidaire, non seulement la communication de la rue de Valois expédie en toute hâte la nomination du nouveau directeur de cabinet, mais qu'elle inclut, en une petite phrase, la nomination future de Mme Engel au poste de médiatrice, après son retour à la Cour des comptes. Comme si ce retour aux sources conditionnait l'obtention du poste… À moins que les choses n'aient changé depuis ?

 

Pour mémoire, on peut encore lire dans l'article 144 : « Un décret en Conseil d'État précise les conditions d'application du présent article, notamment les modalités de désignation du médiateur. » Et personne ne s'étonne, alors que la ministre a officalisé le poste, et donné le nom de celle qui l'incarnera, qu'aucun syndicat n'ait encore pris acte, et salué cette nomination ? 

 

Celui qui avait « pour fonction d'assurer un meilleur contrôle de l'application du prix unique du livre en favorisant des conciliations avant le recours au juge et en formulant des recommandations aux acteurs économiques comme aux pouvoirs publics », se retrouve finalement dans un poste qui n'aura pas même mérité une communication à part entière. Et aura bientôt, sur les bras, une loi anti-Amazon, dont l'intéréssé n'a d'ailleurs cure...