Le métier d'éditeur : les défaillances humaines, ou la liste de mes envies

Auteur invité - 20.12.2019

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DOSSIER – Parvenir à être publié, quand on est l’auteur du texte, relève-t-il d’une sorcellerie incompréhensible, ou d’une série de coïncidences, voire d’un réseautage fait de connivences et de copinage ? Ou peut-être tout cela, ou même… rien de tout cela. David Meulemans, directeur éditorial des Forges de Vulcain, apporte dans le cadre de ce dossier un autre regard sur le métier d’éditeur.



Les éditeurs ne publient que leurs amis. Bon, tout d’abord, il arrive que les éditeurs et les auteurs deviennent amis après publication d’un premier roman de l’auteur. Après tout, on peut estimer que l’auteur et l’éditeur, s’ils ont fait affaire, ont des affinités intellectuelles, artistiques, qui les rapprochent. Puis, ils peuvent passer beaucoup de temps ensemble. Inversement, on peut tout aussi bien estimer qu’il faut éviter que l’auteur et l’éditeur ne deviennent amis.

Car il est plus difficile de dire non à un ami. Et parce que des tensions surgissent toujours dans cette relation : en effet, quand l’auteur a un texte tous les deux ans, en moyenne, l’éditeur en aura eu une cinquantaine. On dit parfois que les livres sont des bébés. On se retrouve dans un couple asymétrique, où l’un des deux a peu d’enfants, l’autre des centaines… l’attention apportée par chacun aux enfants du couple ne sera pas égale.

Cela étant, cette amitié peut aussi dégénérer : un des mythes de l’édition, c’est celui de l’éditeur qui devient le parent de substitution de l’auteur, devenu ce personnage infantile, bourré de tics, d’angoisses et de caprices, qu’il faut surveiller, soigner, réconforter à chaque instant.
 

Amis de 20 ans, ou plus


Passons au cas où l’auteur et l’éditeur sont amis avant la publication. On peut estimer que, s’ils sont amis, ils ne sont pas justes compères, c’est-à-dire, liés par des souvenirs de beuveries partagées, ou par des intérêts économiques, mais par des intérêts moraux communs : ils aiment les mêmes choses. Donc, amitié, oui, mais connivence, non. Autre chose : éditer un texte, ce peut être long et coûteux psychologiquement.

L’éditeur peut se retrouver à sélectionneur autant le texte que la personne qui l’écrit : se dire, lui je le connais, je sais ce que je peux exiger de lui.

Je dois avouer, en passant, qu’il m’arrive de refuser des manuscrits, car la lettre qui accompagne le texte laisse penser que la personnalité de l’autrice ou de l’auteur est compliquée… Je ne lis même pas le manuscrit : même si le manuscrit est génial, je n’ai pas envie de voir au quotidien, pendant des mois, voire des années, une personne qui va assombrir chacun de mes jours.

Toutefois, j’ai très souvent dit non à des amies ou amis. Ce n’est pas très agréable. Mais je n’ai jamais perdu un ami en refusant son manuscrit. Je suppose que c’est pour la même raison qu’il ne sert pas à grand-chose de coucher pour être publié. Attention : le sexisme, le harcèlement (moral comme sexuel), les violences sexuelles existent dans l’édition.

Simplement, il me semble que souvent, quand on entend « un tel ou une telle a couché pour être publié », il m’est difficile de ne pas y voir une pointe de jalousie, et de sexisme. Publier un livre, c’est tellement de travail, d’efforts, de prise de risque, que cela a beaucoup, beaucoup plus de valeur qu’un acte sexuel…

Je dirais donc : peut-être que certains ou certaines ont usé de leurs charmes, mais je pense que ce n’était pas un usage très avisé.

Cela étant, une grande partie de ces mythes découle d’une croyance qu’ont parfois les écrivains dont le manuscrit a été refusé. Le dépit d’essuyer des refus, et la lecture de ce qui est effectivement publié mène parfois à cette réflexion : ce qui est publié est nul, or mon manuscrit est génial, donc, je n’ai pas été vaincu à la régulière, donc, on aura triché. En couchant. Par exemple.

Plus précisément. Si refus il y a eu, et que le texte est exceptionnel, il n’y a que deux possibilités. Soit les autres auteurs, les élus, ont triché. Soit l’éditeur a failli. Deux options qui reviennent à une seule explication : la défaillance de l’éditeur. 

Précédemment : la noire légende du camembert

Dossier - Le métier d'éditeur : mythes et légendes au pays des histoires


Commentaires
Ce qui est terrible aujourd'hui, c'est qu'il semble que l'auteur, pour être publié, doive avoir, en plus d'un bon texte, des *compétences sociales*. Et encore mieux, s'il a un joli minois qui passe bien en photo. Mais tous ces auteurs de génie qui tirent leur jus d'une longue observation discrète et silencieuse, de leur difficulté à fraterniser avec cette humanité si étrange ? Où sont-ils désormais ? Adieu Franz Kafka, adieu Philip K. Dick ! On nous dira que c'est ainsi, qu'il faut se résigner, en ce temps où même l'humain devient objet à vendre. Alors que le drame qui risque de nous emporter bientôt, c'est justement cette illusion mortifère.
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