Le métier d'éditeur : Minotaure, Oedipe, Icare ou Pygmalion ?

David Meulemans - 23.12.2019

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DOSSIER – Dans le processus éditorial, quelle est la place de l’éditeur ? Quelle est l’image qu’il s’est forgée de son propre métier, et qu’il tentera d’appliquer à ses ouvrages ? Avec le concours de David Meulemans, directeur éditorial des Forges de Vulcain — une réponse en soi… —, voici l’ultime part d’une réflexion sur l’art de l’éditeur. Et ses propres contradictions.


dans la forge de Vulcain
 

À la croisée des mythes sur l’illettrisme des éditeurs et de leur âpreté au gain, cet autre mythe : si un éditeur trouve votre texte génial, au lieu de vous publier, il va vous le voler et le publier sous le nom d’un de ses auteurs. Question subsidiaire, si vous pensez cela, pourquoi vouloir faire affaire avec un escroc pareil ? Là, il y a cette peur des auteurs et autrices, qui est naturelle, en cela que leur œuvre est une chose précieuse. Une partie d’eux. Mais une peur qui est peu rationnelle, dans la mesure où le plagiat (ou la contrefaçon) est à la fois inutile et d’un danger absolu (difficile de se remettre d’une condamnation pour plagiat).

Cela étant, si le plagiat réel est très rare, la copie inspirée, notamment lors des effets de mode cités plus haut, est fréquente. Je pense à ce monsieur qui m’a envoyé un manuscrit racontant l’histoire d’un jeune sorcier arrivant dans une école de sorciers. Pensait-il que son œuvre était originale ?

 

Passion et souffrance


Autres mythes. Presque inverses de ceux qui précèdent : l’édition est un métier de passion. Donc : l’éditeur exploite les auteurs (car ils écrivent par passion). L’éditeur fait travailler les gens gratuitement. Les éditeurs n’ont jamais d’argent. Ils ne versent pas les droits d’auteurs. Ils sont de mauvais gestionnaires.

Sur la question des mauvais gestionnaires, il y a deux mythes. Un mythe du grand public : l’éditeur est un mauvais gestionnaire. Un mythe intériorisé par les éditeurs : les maisons d’édition qui échouent ont été mal gérées. Et échouent pour cela. Or, les tribunaux de commerce sont pleins de maisons d’édition qui ont été bien gérées.

En fait, la baisse des ventes moyennes en édition a pour principal effet que, même si vous gérez bien, vous n’arriverez pas à subsister. Il faut, un jour, avoir un titre qui explose. Génère de la trésorerie. Impose la maison (avec cette idée que ce succès n’est pas un coup de chance, mais la marque d’un vrai savoir-faire). Voyez combien ici des mythes s’entremêlent ; la nécessité d’avoir un hit, l’inutilité de bien gérer, l’utilité de bien gérer, et le réalisme magique comptable que ce système de mythes finit par encourager.

 

Éditeur indépendant... de quoi ?


Dernier mythe : l’indépendance. Comme dans beaucoup de milieux professionnels, et particulièrement les industries culturelles, l’indépendance est un mythe utile dans l’édition, mais un concept difficile à définir. Ainsi donc, Gallimard est bien une maison indépendante. Mais n’est jamais décrite comme telle. À l’inverse, nombre de petites maisons cultivent des images d’indépendance, mais sont des labels de groupe.

La définition classique de l’indépendance (qui n’appartient qu’à soi) est ainsi suffisamment complétée par une deuxième condition : qui ne possède pas d’autre qu’elle. Mais une maison peut économiquement être indépendante et sa production manquer d’indépendance. Ainsi, une maison très commerciale, qui se posséderait elle-même, sans posséder d’autre qu’elle, pourrait perdre cette étiquette, car elle n’est pas assez indépendante d’esprit. Mais, pourrait-on dire, les maisons indépendantes d’esprit, c’est-à-dire, qui n’ont que faire de vendre des livres, comment vivent-elles ?

De l’exploitation humaine, du travail gratuit, du bénévolat, du mécénat, su sacrifice individuel — autant de sujets déjà évoqués plus haut.

Souvent, elles ne sont pas possédées par une autre maison d’édition, mais sont bien possédées par des actionnaires qui ont un pécule issu d’autres secteurs de l’économie, et n’ont pas prévu de revoir ledit pécule. Des mécènes. L’indépendance alors, est une dépendance de l’économie, une indépendance illusoire, car elles dépendent d’autres secteurs de l’économie. Alors souvent, l’indépendance devient un état d’esprit… qui peut être possédé par des entreprises qui, concrètement, n’ont pas d’indépendance économique. Face à l’impossibilité d’établir une réalité, on lui préfère la légende : le mythe de l’indépendance.

 

Écrire sa propre histoire, son propre mythe


Cela étant, ce dernier mythe m’amène à une considération plus positive ; les mythes dans l’édition sont nombreux. Mais souvent, les éditeurs et éditrices se les réapproprient en les réécrivant d’une manière qui leur donne le beau rôle. C’est ce qui explique la persistance de ces nombreux mythes.

Qu’est-ce qu’une éditrice, qu’un éditeur ? Des vigies de l’époque et du futur ? Des héros voire martyrs de la liberté d’expression, de la défense de la vérité, de la poésie...

Des Œdipe qui tuent le père, en créant une maison d’édition après avoir fait leurs classes chez un vieux dépassé par la modernité ? Des Icare qui se brûlent les ailes trop près du soleil, ou qui, tout simplement, ont eu un hit, ont cru qu’ils en auraient un deuxième, ont recruté une grosse équipe, n’ont jamais eu de deuxième hit, ont fini en cessation de paiement ? Des Minotaures coincés au fond d’un labyrinthe, entre formalités administratives, sous-effectif chronique, péréquation impossible entre bides et succès ? Des Pygmalion qui donnent vie à des choses sans vie ?

Des égocentriques qui se comparent à des héros mythologiques ? 

Et c’est à ce moment précis, que je me rends compte que ma maison a un nom de dieu antique, une manière de me choisir moi-même un mythe régulateur, mon mythe régulateur, dont seul l’avenir me dira s’il aura été l’idéal que je cherchais effectivement, ou un mensonge que je me racontais pour mieux vivre, un mensonge à mille lieues de la vérité.



 Précédemment : pour en finir avec les mythes de l'édition


Dossier - Le métier d'éditeur : mythes et légendes au pays des histoires


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