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Le métier d'éditeur : pour en finir avec les mythes de l'édition

David Meulemans - 21.12.2019

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DOSSIER – Dans tout ce dont on ignore les ficelles se nichent des constructions mentales pour peupler les zones d’ombres : la nature a horreur du vide. Dans l’édition, qui porte cette consécration de la publication du Livre, les légendes sont nombreuses. David Meulemans, directeur éditorial des Forges de Vulcain, recense et analyse ici cette prolifération rhizomatique, où imaginaire littéraire et réalité économique se rencontrent. Encore que… 


Stonehenge, où se réunit le comité de lecture de Gallimard... pixabay licence

 

Bienvenue dans la famiglia


Parfois, quand un auteur qui n’a pas trouvé d’éditeur pour son texte me fait part de ses échecs, je crois percevoir deux mythes. Premier mythe : la connivence des élites entre elles. Donc, quand les élites sont contestées, comme particulièrement à notre époque, on les soupçonne d’être l’élite non pas en raison de leur mérite, mais d’un esprit de corps. Qui se manifeste ainsi : on se publie entre nous. Deuxième mythe : la croyance en l’existence d’un milieu, unique, homogène, qui serait « le milieu de l’édition ». 

Mythe connexe : le mythe de la toute-puissance de l’éditeur : je n’ai qu’à passer un coup de fil. Un mythe sans doute entretenu par les éditeurs, car il les valorise à l’excès.

Mythe secondaire sur la connivence : une fois qu’on a publié son premier roman, tout devient facile. Sous-entendu : on a intégré « le milieu ». On est donc à jamais un auteur. Or : non. De nombreux auteurs n’ont jamais réussi à caser leur deuxième roman.

Cela étant, ces mythes sur le sexisme, l’élitisme, l’entre-soi, finissent par peindre de l’éditeur le portrait suivant, mythologique : homme, cinquante ans, germanopratin, barbu, amoureux des chats et des beaux livres, fumant pipe, buvant whisky ou très bon Bordeaux, déjeunant avec les auteurs, payant le repas avec les droits d’auteurs qu’il oublie de payer. (Sur ce dernier point d’ailleurs, je ne suis pas irréprochable, car je suis en retard dans le paiement de certains droits… et je regarde les vacances de Noël comme ce moment où je pourrai enfin faire ma comptabilité et solder mes dettes.) 

Je me rends ainsi compte que, peu à peu, à mesure que le présent texte s’écrit, j’ai de moins en moins dit « l’éditeur ou l’éditrice », pour ne plus dire que « l’éditeur ». Revenons donc aux mythes liés strictement à l’éditeur ou l’éditrice. 
 

Refus, anachronisme et autres élucibrations


L’éditeur aime un projet, mais l’état du marché ne leur permet pas. Variante : la sélection des manuscrits se fait uniquement sur des critères commerciaux. Cas particulier : les nouvelles n’intéresseraient pas les lecteurs, et donc les libraires, et ne se vendent pas. Explication : effectivement, un éditeur est un commerçant. Mais c’est à lui de trouver lectrices et lecteurs pour les textes qu’il aime. Donc, peut-être que les éditeurs ne devraient pas utiliser cette excuse pour décliner de publier un texte. Qu’ils lui préfèrent : l’éditeur aime votre manuscrit, mais il ne correspond pas à la ligne éditoriale.

Le mythe de l’éditeur qui est passé à côté des génies littéraires. Variante : « Aujourd’hui (insérer ici tel auteur génial du passé) ne pourrait plus être publié. ». Là, c’est une illusion rétrospective à plusieurs sens. Tout d’abord : les auteurs du passé ont un style qui correspond à leur époque. Imaginons un inédit d’un auteur du dix-neuvième siècle : c’est une curiosité historique. Mais pas nécessairement un bon texte pour le goût actuel.

Ensuite : nombre des auteurs que nous considérons comme des références de nos jours n’ont pas joui lors de leur publication d’un grand succès. Il a fallu à La Chartreuse de Parme cinquante ans pour être reconnue. Hölderlin et Rimbaud n’ont que peu connu la gloire de leur vivant. Enfin, dans ce mythe, il y a l’idée que les éditeurs et éditrices sont nécessairement des ignorants. Si on leur envoyait par la poste, sous un faux titre, Les Misérables, ils seraient incapables de reconnaître le texte. Même si la vraie preuve de leur ignorance est : ils ont refusé mon manuscrit. Variante : les manuscrits sont lus par des stagiaires, nécessairement ignorants et idiots (c’est connu : la jeunesse est toujours bête). 

Un mythe connexe sur l’illettrisme de l’éditeur : les éditeurs sont des écrivains frustrés.
 

Quis custodiet custodies ? Et qui cuisine alors ?


Première conséquence : ils se vengent sur les vrais écrivains, en refusant leurs manuscrits. Deuxième conséquence : ils imposent des changements aux textes, changements mal venus, ou purement mus par des impératifs commerciaux. Troisième conséquence : ils sont des parasites, qui essayent de jouir d’un éclat emprunté aux vrais écrivains. Quatrième conséquence : ils se publient entre eux. — Sur ce dernier point, reportez-vous à ce que j’ai écrit sur amitié et édition.
 

Rare : l'arbre à prophétiser les ventes  - pixabay licence

 

Et gardez à l’esprit que l’éditeur n’est pas que celui qui choisit, mais aussi celui qui édite, qui accompagne l’écriture. Ainsi, éditer de bons textes est une école d’écriture : Toni Morrison a longtemps été éditrice avant de devenir autrice. 

Autre mythe : l’éditeur ne publie que des personnes célèbres. Variante : devenez célèbre, on vous publiera après. Dans ce mythe, il y a une part de vérité : imposer un primo-romancier, avec la seule puissance, nue, innocente, de son texte, n’est pas chose aisée. S’appuyer sur un début de notoriété peut aider. Le problème est qu’être célèbre ne signifie pas que vous puissiez écrire.

Plusieurs scénarios possibles. Façon Cyrano : l’éditeur au nez horrible écrit à la place de l’auteur à la coupe de cheveux impeccable. Petit risque que, lors de la première soirée en librairie, lectrices et lecteurs se disent : mais qui est donc ce personnage à long nez et grand chapeau qui, à quatre pattes dans le rayon littérature érotique, souffle discrètement son texte au bellâtre qui nous parle de son superbe roman. Autre scénario : la personne est connue, mais les fans de sa chaîne YouTube ne lisent pas de livres. Résultat : sa notoriété ne se convertit pas en ventes.

Mythe connexe : Les livres de politiciens et de journalistes politiques se vendent réellement, en grand nombre, et sont réellement lus par le grand public. Réalité : un politicien peut faire la tournée des télés et radios, et vendre, en fait, moins de cent exemplaires de son livre. Même chose pour les grands patrons, qui se seront acheté de la publicité partout pour leur livre qui explique leur philosophie de la vie, philosophie forcément géniale, mais tout de même résumable en ces mots : il faut moins d’impôts sur les grandes fortunes.

Sérieusement : qui a envie d’acheter, ou lire, un livre d’un politicien qui dit qu’il faut réformer la France, ou un livre d’un grand patron qui dit qu’il faut moins d’impôts ?

Un mythe connexe : les chiffres. Il est difficile dans l’édition, de connaître les vrais chiffres. Alors, on annonce des chiffres de vente élevés pour déclencher des ventes élevées. En pariant, de manière fort peu respectueuse, sur le suivisme des libraires et des lecteurs, lectrices. Cela ne marche pas souvent.
 

Thérapie exemplaire


Certaines maisons essayent d’avoir une politique de transparence, mais elle est difficile à mettre en place, car l’annonce de mauvais chiffres peut être ressentie comme une grave blessure narcissique par l’auteur. Les éditeurs ont ainsi la réputation de cacher les chiffres aux auteurs. De les cacher quand ils sont bons (afin de payer moins de droits), de les cacher quand ils sont mauvais (afin de ne pas briser des rêves).
 

mots, mols, slow ? s'est-on bien compris ? - pixabay licence
 

Mais ce mythe des chiffres, les éditeurs l’entretiennent, car ils prennent leurs désirs pour des réalités. Toutefois, comme le disait un éditeur : le réalisme magique, c’est bien comme genre littéraire, mais c’est à proscrire en comptabilité.   

Autre mythe : l’éditeur sort des daubes « qui se vendent, mais c’est pour éditer d’autres trucs plus risqués » — Là, on touche une part de vérité. En cela que les industries culturelles reposent sur la péréquation. En bref : la plupart des produits culturels sont des propositions, des offres, qui ne trouvent pas de demandes. Mais, une fois l’an, un livre, un film, un disque explose et rachète tous ces échecs. La péréquation existe.

Et certains éditeurs savent bien qu’il faut parfois se faire plaisir, et parfois assurer de pouvoir payer les salaires. Mais comme un des plus grands actifs, actif de longs termes, d’une maison, est son image, l’éditeur évite de faire n’importe quoi. Souvent, l’éditeur désire que tous les livres marchent et se console, après coup, dans le fait que certains livres auront financé les autres. Mais c’est rarement le plan initial. Surtout que l’histoire de l’édition est faite de livres qui devaient marcher, et n’ont pas marché.
 

À la recherche du best-seller perdu


Une remarque. Dans les industries culturelles, on rêve parfois de reproduire le succès, de sortir enfin de cette incertitude permanente. Ainsi, lors de la Foire internationale de Francfort, chacun se demande quelle est la tendance. L’humour ? Les technopolars ? Les thrillers ésotériques ? Le porno pour mamans ? Et il y a souvent un effet d’entraînement. Toute l’industrie se précipite dans la même direction.

Or, l’examen de l’histoire de l’édition montre que, bien souvent, les plus grands succès étaient des œuvres nouvelles, inattendues, imprévisibles, et pourtant parfaitement accordées à l’esprit de leur temps.

Autre mythe économique : le filet dérivant. L’éditeur balance tous ses titres sans soutien. Mais, si un livre décolle, il investit dessus. Pas un mythe, simplement une stratégie très dangereuse d’application de cette loi de Pareto qui dit que 80 % des résultats d’une entreprise viennent de 20 % de ses produits et 80 % de ses pertes de 80 % de ses produits. Donc, l’éditeur ne s’engagerait que sur les titres qui ont un peu de traction. Peut-être est-ce le rêve de certaines maisons ? 

Un autre mythe, mais cette fois-ci un mythe régulateur. Le mythe du titre qui rachètera tout. Qui effacera les dettes. C’est un mythe qui a une part de vérité, dans la mesure où un titre qui s’emballe, qui explose, peut être très profitable. Et des maisons ont pu exister parfois grâce à un succès. Mais le travers de ce mythe est qu’il entretient une mentalité de joueur, et de mauvais gestionnaires : il ne sert à rien de bien gérer titre à titre, il faut espérer qu’un livre prenne feu. 

Un mythe connexe, sur le désir de l’éditeur de limiter la part de risque : l’éditeur qui réécrit impunément. Là encore, un mythe de la jalousie, souvent mobilisé pour dévaloriser le succès d’un tel ou d’une telle : l’auteur n’a pas écrit, c’est l’éditeur qui a écrit. Cela étant, l’éditeur travaille souvent au côté de l’auteur, à affiner le texte. Mais c’est mal connaître les auteurs de croire qu’ils sont dociles…

À l’inverse : le mythe de l’éditeur qui ne sert à rien. Si l’auteur, ses amis proches et ses parents disent que le texte est parfait tel qu’il est, alors qu’il le prenne tel quel.

 
Épisode VII (et ultime) : le mythe régulateur de l'édition


Précédemment : défaillances humaines, ou la liste de mes envies

 

Dossier - Le métier d'éditeur : mythes et légendes au pays des histoires


Commentaires
Que de mythes ! N'y en a-t-il pas autant concernant les auteur.e.s ? La loi de Pareto, n'est-ce pas plutôt une loi qui dit que 80% nos efforts (ne)produisent (que) 20% (bons)résultats et inversement, 20% d'efforts (ben placés) produisent 80% résultats ? Avec l'idée sous-jacente de se concentrer sur les 20% qui produisent 80% résultats, évidemment. Encore faut-il savoir analyser précisément ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Est-il possible aujourd'hui, d'après vous, qu'un texte publié cette année trouve son audience dans 30 ou 40 ans et pas avant ? Comment ça pourrait marcher ? Il faudrait que l'auteur.e continue d'écrire et qu'on retrouve ensuite ce texte parmi ses oeuvres de jeunesse ?
Je vous remercie de votre remarque. Effectivement, j'ai laissé une énorme coquille das la transcription de la loi de Pareto. Je note de la corriger dans une version ultérieure du texte.

Quant à votre question, elle est intéressante mais me semble très spéculative. Pour qu'une oeuvre passée inaperçue aujourd'hui soit redécouverte dans le futur, on peut sans doute imaginer nombre de scénarios. Mais ce que le passé nous enseigne, c'est que le futur ne ressemble jamais à ce que l'on attendait. Je vais donc me garder de faire des prévisions. Toutefois, il m'est possible de parler du présent.

Au présent, nombre de textes passés inaperçus sont redécouverts longtemps après leur sortie. Parfois, ils n'ont jamais disparu, mais ont été discrets, n'ont jamais cessé d'être édités. Et un jour, cinquante ans après leur première publication, ils explosent. Autre possibilité : quand arrivent enfin aux affaires des éditrices et éditeurs d'une quarantaine d'années, et qu'elles, ils, se souviennent de textes qui les ont émerveillés, à l'âge de dix ans, quinze ans, vingt ans. Autre possibilité : certains éditeurs sont des réditeurs : ils savent chercher dans l'histoire de l'édition française des grands textes, qui ont quarante ans, cent ans, et sont pourtant parfaits pour notre époque. Ne pas oublier que certains éditeurs sont de grands bibliophiles.
Merci pour vos éclaircissements. En fait, je me demandais juste ce que les actuels changements, l'accélèration de la flêche du temps si tant est qu'elle existe, à l'oeuvre dans l'édition comme partout ailleurs -et pourquoi non?- permettraient toujours une découverte tardive dans un demi siècle. Comme auteur.e de fiction, je suis un peu portée sur la spéculation. grin
Regardez les grosses vente d'aujourd'hui. Romans jetables, à la pelle, de manière industrielle. Littérature commerce. Où est la poésie ? Le sens donné aux mots ? L'éditeur,maintenant, doit boucler son budget. Payer les salaires, impôts, etc... Les gens ont besoin de lire des histoires qui leur ressemblent. Se reconnaître dans ce qu'ils lisent. Rêver. Un bon roman doit tomber, si j'ose dire, au bon moment, la bonne époque. Alors, jeter la pierre à l'éditeur ? Non ! La qualité se fait rare. Le style n'existe plus. Chacun adopte la méthode de l'autre. Le souffle général. Et la médiocrité fait école. Mais le contenu ? Que dalle ! Alors l'éditeur édite pour l'argent, car l'argent est à la base de toute création. Regardez dans le passé : commandes, donateurs, mécènes etc... Le temps ont changé, et il y a peu de cela. Tout le monde veut écrire son histoire, et comme le disait Céline:il faut mettre sa vie sur la table... Tout doit aller vite. Refaire ce dont a été déjà fait. La manière en moins. Être édité c'est se mettre à nu. Sommes-nous capables ?
J'approuve à 99 % cette très belle prose. Étant éditrice pour encore 8 jours, j'affirme que tous les livres que j'ai sélectionné, je l'ai fait avec mon cœur, mes tripes. Trouver la perle rare, et je l'ai trouvé. Les chiffres la rentabilité s'est pour le boss. Ce qui me fait plaisir c'est l'union entre un auteur et son éditrice. Une communion, des suggestions, sans jamais pratiquement rien imposer. Nous ne sommes pas auteurs mais éditeurs c'est toute la différence. Bon après je pouvais également être payé avoir un contrat depuis mai 2018 et en ayant fait tous le catalogue 2020 et en quittant le 31.12.2019. Ce serait une belle chose. Auteurs faites attention au ME Éditrice faites également attention aux ME Sur ce bonnes fêtes
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