Le métier de libraire, c'est vendre des livres ou être exonéré de taxes ?

Clément Solym - 30.11.2017

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Depuis l’adoption par le Sénat, ce 24 novembre, d’un amendement ouvrant plus largement l’exonération de taxes à d’autres acteurs que les librairies labellisées LIR, l’interprofession grognait. Évidemment, était pointé du doigt le groupe Decitre, qui cristallise une fois de plus des tensions réelles. Mais derrière le texte législatif, une autre réalité se dissimule. 


Librairie La Friche
photo d'illustration - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Xavier Moni, élu président du Syndicat de la librairie française le 26 septembre dernier, vient d’adresser un courrier aux sénateurs, qui ont déjà adopté le texte, et aux députés qui le recevront à l’Assemblée nationale. Il souligne combien l’amendement a vu le jour sans avoir « fait l’objet d’aucune concertation préalable au sein des professions du livre ». 

 

Et de préciser que, dans les faits, le SLF, lui, n’a pas été consulté, alors qu’il « représente les libraires au niveau national ». Le président déplore ainsi que le texte puisse être présenté comme « servant les intérêts des libraires, ce qui n’est pas le cas ». L’amendement, adopté dans le cadre du Projet de loi de finances 2018, avait déjà fait bondir une partie du secteur : derrière lui, on trouvait en effet, les librairies du groupe Furet du nord, Decitre, ainsi que Gibert Jospeh et Gibert Jeune, ainsi que les librairies Albin Michel.

 

Pour mémoire, le Label LIR a été conçu en 2007, pour venir en aide aux librairies indépendantes, octroyant notamment une exonération de taxes. Cette mesure permettant de soutenir le secteur dont les marges restent très faibles, et contrebalancer pour partie ces difficultés économiques. Voici ce que pointe le président du SLF : 

 

En supprimant toute référence à la taille et à l’indépendance des entreprises, l’amendement adopté par le Sénat dénature l’esprit et les objectifs du label LIR en étendant l’éligibilité à la labellisation et aux exonérations fiscales à des groupes d’édition, de grandes enseignes ainsi qu’à des acteurs de la grande distribution dont le rôle, le fonctionnement et les moyens financiers sont très différents de ceux des libraires indépendants. 

 

Si cet amendement devait être confirmé, il risquerait d’entraîner l’annulation d’une part importante des exonérations qui s’appliquent aujourd’hui, les collectivités ne pouvant supporter un accroissement massif de la charge financière correspondant à l’exonération de grandes surfaces. L’élargissement du label fait donc peser un risque majeur sur un grand nombre de librairies indépendantes dont l’équilibre financier dépend souvent de cette exonération. 

 

Les libraires vous demandent donc de retirer cette mesure lors de l’examen du projet de loi de finances en Commission mixte paritaire. Ils souhaitent également que, à la faveur de l’intérêt légitime que vous avez porté à la situation économique des librairies, une réflexion puisse s’engager sur des mesures nouvelles à mettre en œuvre dans ce secteur. Cette réflexion permettrait de prendre en compte le rôle culturel, territorial, et la réalité économique de chaque catégorie de librairies, des plus petites aux plus grandes.


 

À cette heure, deux possibilités réelles : la première, très plausible, serait que le budget ne soit pas adopté par le Sénat et dans ce cas, renvoyé à l’Assemblée nationale sans les amendements adoptés. Dans tous les cas, entendait-on dans les couloirs du salon de Montreuil « plusieurs députés sont déjà informés, pour le passage en lecture à l’Assemblée, de la dangerosité de l’amendement » ? Autrement dit, la résistance s’est organisée.
 

France : la librairie se déchire pour un amendement
et Amazon compte les points

 

Pour autant, il est envisagé qu’une étude, passant en revue le Label LIR, et analysant son modèle actuel, soit prochainement lancée. Nous n’avons pas pu obtenir de plus amples informations sur le sujet à cette heure.

Un observateur vigilant, et libraire parisien, avait eu cette juste remarque : « C’est malheureux, parce que le monde de la librairie continue de s’empoigner pour défendre chacun son petit morceau. Et une fois de plus, apparaît comme divisé, d’un côté les petits, de l’autre les moyens. Quelle raison y avait-il à soulever le chaudron, sachant que cela ne dépassera certainement pas le Sénat ? Parce que, pendant ce temps, Amazon regarde cela du haut de son cloud... »
 

Libraire : Libre comme l'air ?


La situation fait tout de même grincer des dents, car beaucoup ont encore en mémoire la déclaration du président du SNE, Vincent Montagne, en mars 2013. À l’approche du Salon du livre de Paris, on apprenait en effet qu’Amazon, présent pour la première fois dans une manifestation littéraire l’année passée, annulait pour 2013. Une absence est d’autant plus préjudiciable qu’Amazon « n’est pas simplement un opérateur dans le monde numérique, mais c’est surtout un libraire », assurait alors le président.

 

« Il faudrait peut-être en finir avec la dénomination de “librairie indépendante”, qui finit par n’avoir plus aucun sens, au profit de “Librairie de référence”, qui serait plus juste. Et permettrait surtout d’inclure des qualités propres, reconnues à l’établissement », estimait récemment un libraire du Sud-Est. « Et puis qu’un jour, on s’entende pour de bon : libraire, c’est vendre des livres ? D’accord. Mais comment distingue-t-on réellement les vendeurs de livres sans âme, des lieux qui prennent réellement part à une vie culturelle ? »

 

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