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“Le monde d'Amazon n'est pas celui où je veux que mes enfants grandissent”

Nicolas Gary - 12.12.2019

Edition - Economie - Amazon commerce société - Amazon destruction emplois - Amazon internet données


Quand le New York Times s’attaque à Amazon, les articles font souvent l’effet d’une bombe. 25 années de vente en ligne, la domination écrasante en Occident, les ramifications technologiques, l’approche féroce contre la concurrence, la pression sur les fournisseurs… et bien d’autres.


 

D’Amazon, on a pu tout dire, tout lire, tout entendre — la société de Jeff Bezos est devenue, selon les camps, le pire ou le meilleur, à l’instar de la langue d’Ésope. De fait, les sujets ne manquent pas, à bien considérer l’ampleur de cette entreprise : au commencement, elle voulait simplement vendre des livres sur la Toile. Et ce, parce qu’il s’agissait du produit dont il existe le plus grand nombre de références : probablement un indicateur qui aurait pu mettre la puce à l’oreille.
 

Macroéconomie, microéconomie, maxi-effets


À l’inventaire à la Prévert débuté dans l’article, pourraient s’ajouter nombre d’autres difficultés : les relations parfois houleuses avec le gouvernement, parfois non, les conditions de travail dans les entrepôts, la politique vis-à-vis des syndicats, l’omerta qui règne chez les cadres dirigeants. Les consignes nouvelles que dictent des machines, sans espoir d'obtenir un interlocuteur.

En France, ActuaLitté dévoilait récemment que les fournisseurs pouvaient écoper de 500 € d’amendes, en guise de pénalités, pour un retard dans l’acheminement de leurs ouvrages… Ainsi, les équipes dirigeantes en France se montrent très sympathiques, mais n’ont aucun pouvoir « et ne décident rien », assurait notre source.

La firme devenue tentaculaire se heurte encore aux BATX, l’équivalent asiatique des GAFAM, mais compte aujourd’hui des clients devenus totalement accros. 

C’est dans ce contexte que l’histoire du NYT s’inscrit : non plus la mainmise outrancière de la firme, mais son implantation sur un territoire — Baltimore, dans le Maryland — et la manière dont les comportements ont évolué, au sein même de la population. L’enquête permet alors d’explorer d’autres faces du géant, connues, mais plus rarement évoquées peut-être.
 

Bâtir frénétiquement sur les ruines d'antan


Ainsi, on y puise des renseignements sur la surveillance policière, la collecte de données, les comportements d’achats des institutions et des écoles… mais également le recours aux services cloud par des entreprises, des organisations, gouvernementales ou non, des établissements scolaires. Et sans oublier le service de livraison par avion, camion, qui augmente le trafic, provoque des embouteillages et exacerbe la pollution.

L’amazonisation du monde, c’est cette logique expansionniste contre laquelle on se sent désarmé. Comment contrer une firme avec une capitalisation boursière de 882 milliards $ (fin octobre 2019), 233 milliards $ de chiffre d’affaires sur 2018 (avec des bénéfices en baisse de… 10 milliards $) ?



 
C’est bien là tout l’enjeu : à Baltimore trônent deux entrepôts titanesques, « construits avec d’importantes subventions gouvernementales ». Ils ont été montés sur les ruines des usines de General Motors et Bethlehem Steel. « Les emplois non syndiqués paient moins de la moitié de ce que les postes syndiqués versaient dans ces usines, et quelque 600 employés, dont la plupart à temps partiel dans ces espaces, reçoivent des coupons alimentaires de l’État », pointe le NYT.

Les travailleurs sont tracés par des ordinateurs, et pour respecter les quotas imposés, c’est la blessure assurée. 40 coups à la tête cette année, et 109 aux pieds. 
 

Quel secteur de la société échappe encore à ce sourire ?


Or, le gigantisme ne s’arrête pas là : la construction d’un bâtiment de 36 millions $, financée par des obligations exonérées d’impôts, servira à la flotte aéronautique de la firme. 18.600 mètres carrés d’espace, avec des capacités d’accueil pharaoniques — et déjà, certains pilotes grognent en déplorant le fait que leur salaire est inférieur à celui moyen de l’industrie. Voire qu’ils se mettent en danger, en effectuant plus de vols. 

Plus effrayant pour l’Amérique, on touche avec Amazon au cœur de ses valeurs sportives : certains joueurs de football ou de baseball sont suivis par des micropuces intégrées à leur tenue. Les données sont expédiées chez Amazon, dans le service cloud, pour une analyse en temps réel, via les solutions d’intelligence artificielle maison.

Des programmes spécifiques sont mis en place pour l’installation des Amazon Ring, des caméras implantées dans des maisons, situées dans des quartiers à forte criminalité — les images sont instantanément partagées avec la police. Si Bezos prisait l’humour noir, il enverrait un mail après cambriolage pour recommander d’acheter chez lui les produits dont on s’est fait dépouiller. Pas certain qu'il ait juste de l'humour.
 

Un autre monde était possible


Et bien entendu, tout cela ne s’opère qu’au détriment des commerces locaux, alors qu’aucune régulation ne semble pouvoir contrôler le déploiement massif de la firme. Même un entrepreneur spécialisé dans les technologies panique de la collecte massive de données, de l’invasion d’Amazon…

Il parle aussi « de l’influence exercée par ses algorithmes, de la chaleur générée par ses énormes centres informatiques et de l’exploitation de ses employés. C’est une entreprise hyperdominante et riche, qui a un pouvoir sur le marché incroyable. Et ils ne sont pas là pour le bien social. »

Il conclut : « Pour ma génération, Internet équivalait à un alunissage. Mais Internet semble avoir aggravé certaines choses. Je ne suis pas sûr que ce soit le monde dans lequel je veux que mes enfants grandissent. »
 

Désastreux ? Oui, sauf que…


L’histoire s’achève sur une note positive, pourtant, évoquant le rôle que prennent les librairies indépendantes dans le pays, leur lutte contre l’amazonisation. Emma Snyder, propriétaire de Ivi and Bird in Hand affirme qu’elle assiste à une prise de conscience forte, « et en particulier, celle de ne pas utiliser Amazon ».



 
Elle souligne : « Une partie de ce que les gens n’apprécient pas, c’est qu’Amazon déprécie la valeur des choses. Nous sommes des espaces commerciaux, mais nous existons fondamentalement pour nourrir et alimenter l’âme des gens. »

Or, c’est toujours dans le NYT qu’une libraire a réagi, dans le courrier envoyé à la rédaction. Nancy Braus, de Brattleboro, dirige Everyone’s Books. Elle indique à propos de l’article : « Fait intéressant, je n’ai vu aucune explication sur la raison pour laquelle notre librairie indépendante voit passer des milliers de clients chaque année : ces relations personnelles, la nature unique de notre boutiquier et la relation pleinement intégrée, au sein de notre communauté. »

Un bon point, qu’elle prolonge. Dans un pays qui vit « sous le régime de Trump », la librairie offre une oreille sympathique, compréhensive, « elle agit comme un espace sûr pour de nombreux habitants et voyageurs ». Se dire d'ailleurs que Trump incarne pour partie un rempart de résistance à Amazon fait d'ailleurs froid dans le dos.

Avant de conclure : « Bien qu’Amazon soit toujours présent dans le commerce de détail à cette heure, nous ne sommes pas en concurrence avec Amazon. Ce que nous proposons est quelque chose sur lequel nous ne céderons jamais de terrain face à l’algorithme : l’engagement à faire du monde un endroit plus juste et plus compréhensif. »

Dont acte.


Commentaires
Amusant : l'un des problèmes les plus importants d'Amazon n'est pas indiqué : sa capacité léonine de censurer des livres numériques diffusés avec son système maison.



A la place, juste les mêmes rengaines anticapitalistes entendues naguère contre la FNAC ou le livre de poche, sans considération pour la diffusion des œuvres, y compris celles des éditeurs confidentiels.
Moi c'est carrément la planète (et sa population) qui n'est pas celle où je veux que mes enfants grandissent, donc pas d'enfants.
Article très intéressant qui souligne bien la complicité des pouvoirs publics dans le développement d'Amazon par le biais de subventions leur permettant d'installer ses gigantesques entrepôts. Et ensuite, les mêmes viennent pleurer leurs centres villes et leurs commerces désertés. Dieu rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes.
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