Le monde du livre allemand réclame des sanctions contre la Turquie

Antoine Oury - 29.08.2016

Edition - International - Turquie liberté d'expression - Turquie Asli Erdogan - Allemagne Turquie Erdogan


La Turquie traverse actuellement une crise politique sans précédent, déclenchée par ce qui fut désigné comme un coup d'État militaire par le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan. Depuis le mois de juillet, les purges, arrestations et représailles se multiplient, visant les opposants politiques, les médias ou encore des maisons d'édition. Les auteurs, éditeurs et libraires allemands se sont mobilisés pour alerter les autorités allemandes et européennes : selon eux, des sanctions sont nécessaires, face à une liberté d'expression bafouée.

 

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Des soutiens d'Erdogan manifestent en Allemagne, à Cologne, le 31 juillet dernier

(Andreas Trojak, CC BY 2.0)

 

 

Dès les premiers jours qui ont suivis le coup d'État manqué des 15 et 16 juillet 2016, la riposte d'Erdogan a été explicite : outre les purges dans l'administration, l'armée et la société civile, le président turc avait ordonné la fermeture de 29 maisons d'édition, par un décret daté du 27 juillet.

 

La rapidité de la réaction gouvernementale avait agité les soupçons d'un nettoyage politique orchestré par le gouvernement, et les craintes pour la liberté d'expression étaient déjà grandes. « La fermeture de 29 maisons d'édition, voire d'autres dans un avenir proche, représente un risque de violation des droits de l'homme, de mise à mal de la liberté de pensée et d'expression, mais aussi des pertes morales et financières irremplaçables », soulignait ainsi l'association des éditeurs turcs (Türkiye Yayıncılar Birliği).

 

Depuis ce premier coup porté au secteur de l'édition, d'autres chiffres ont été révélés par différentes ONG : début août, on comptabilisait 70.000 personnes arrêtées ou faisant l'objet d'une enquête, dont 59 journalistes ou écrivains, mais aussi 16 télévisions, 23 radios et 45 journaux, et 15 magazines placés en fermeture administrative.

 

La situation de l'auteure Asli Erdogan, arrêtée à Istanbul dans la nuit du 16 au 17 août dernier, est particulièrement préoccupante : elle écrivait régulièrement dans le journal Ozgur Gündem, pour défendre la minorité kurde et souligner la responsabilité turque dans le génocide arménien, en faisant « une des bêtes noires du régime », expliquaient ses agents Pierre Astier et Laure Pécher, de l'agence littéraire Astier-Pécher. Asli Erdogan est pour le moment détenue à la prison pour femmes Barkirköy, à Istanbul.

 

Les purges du régime et les exactions des soutiens d'Erdogan visent particulièrement l'opposition politique au président actuel, représentée par Fethullah Gülen, ainsi que la minorité kurde. Des partisans d'Erdogan s'étaient ainsi attaqué à une librairie guleniste, quand le centre PEN kurde avait été victime de dégradations dès février 2016.

 

Des sanctions pour faire respecter la liberté d'expression

 

Après les appels de plusieurs organisations internationales, comme PEN International, l'Union internationale des éditeurs (IPA) et la Fédération internationale et européenne des libraires (EIBF), les organisations allemandes prennent aujourd'hui le relais avec un message adressé à la chancelière Angela Merkel et au président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

 

A retrouver : Arrestation d’Asli Erdogan, « une chasse aux sorcières »

 

 

« La liberté d'expression est bafouée en Turquie. La liberté de se former et d'exprimer une opinion est un droit de l'homme non négociable » soulignent l'association des éditeurs et libraires allemands, le Börsenverein, le PEN Allemagne et Reporters sans frontières. Le monde du livre allemand réclame un respect sans failles de la liberté d'expression, ainsi qu'une attitude diplomatique à la mesure de la crise en Turquie.

 

En sommes, des sanctions doivent désormais être prises contre le gouvernement turc : « Quand la liberté d'expression subit des attaques et des restrictions comme en Turquie ou tout autre pays du monde, le gouvernement fédéral allemand et la Commission européenne doivent réévaluer leurs politiques en lien avec ces pays », explique le communiqué qui ne précise pas quelles sanctions, mais réclame également des visas d'urgence pour les auteurs et journalistes réfugiés.

 

La situation vis-à-vis de la situation turque en Allemagne est complexe : 30.000 Turcs et Allemands d'origine turque s'étaient rassemblés le 31 juillet, à Cologne, pour une vaste manifestation de soutien au président Erdogan. L'Union des démocrates européens turcs (UETD), une organisation allemande créée par Erdogan lui-même il y a quelques années, était à l'origine de l'appel à la manifestation : les autorités s'inquiètent de l'influence du président sur une partie de la population allemande, tandis que la reconnaissance du génocide arménien par l'Allemagne, en juin dernier, a braqué le gouvernement turc.

 

 

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