Le monopole des diffuseurs, "meurtrier" pour les éditeurs indépendants

Nicolas Gary - 07.06.2013

Edition - Les maisons - diffusion-distribution - éditeur indépendant - Christel Durantin


Christel Durantin dirige les éditions Tournez la page. Dommage : avec un pareil nom, un représentant lui a expliqué que ses ouvrages n'étaient jamais présentés. Et pour cause, le nom est trop loin dans la liste... alphabétique. Aujourd'hui, elle vient de publier une tribune dans Rue89, interpellant la ministre de la Culture et la mettant en garde contre le lobbying du SNE, éloigné de la réalité des éditeurs indépendants.

 

 

 

 

Ce sont les déclarations d'Aurélie Filippetti, lors des Rencontres nationales de la librairie, à Bordeaux, qui ont mis le feu aux poudres et déclenché le texte de l'éditrice. « Entendre que ‘la chaîne du livre n'est pas une chaîne qui entrave', c'est tout simplement à des kilomètres de notre réalité. » Et il ne manquerait peut-être pas d'intérêt que d'autres voix que celle du SNE soient entendues dans le ministère. « Je ne demande pas d'argent, simplement que l'on prenne conscience de ce que peut être la réalité de la diffusion-distribution, dans cette ‘chaîne du livre'. »

 

Dans sa lettre à la ministre, elle précise :

La chaîne du livre entrave et étouffe, elle resserre ses maillons de plus en plus fortement sur les petits éditeurs et les librairies indépendantes. Je crains que vous ne connaissiez qu'une partie de la réalité, celle présentée par le SNE, et non celle que vivent au quotidien les milliers de personnes qui travaillent au sein de petites maisons d'édition et de librairies indépendantes.

Les livres ne bougent pas, cela rapporte tout de même 

 

À ses débuts, cherchant un diffuseur national, Christel Durantin s'est confrontée rapidement au problème : « Ravi de nos ouvrages, le diffuseur nous a demandé d'augmenter les tirages. Nous avons imprimé beaucoup plus, payé les auteurs... et finalement, moins de 10 % de nos tirages se retrouvaient mis en place. » Un gouffre financier pour un petit éditeur. 

 

Le problème, conclut-elle, vient des diffuseurs, qui « prennent beaucoup d'éditeurs » dans leur catalogue, mais ne peuvent pas les travailler correctement. Ce mois-ci, par exemple, la maison n'a pas sorti de nouveautés, et elle doit débourser malgré tout un chèque de plusieurs milliers d'euros pour payer son diffuseur-distributeur, et la gestion des stocks. En l'occurrence, Dilisco. « Ils nous incitent à la surproduction, évidemment ! Mais les livres ne bougent pas, et cela leur rapporte tout de même de l'argent. » 

 

Or, l'herbe n'est pas plus verte ailleurs : inquiétée des conditions pratiquées par Dilisco, la maison a contacté d'autres diffuseurs-distributeurs. « Ils nous ont répondu que les conditions seraient les mêmes chez eux, et que les tarifs seront identiques. » De quoi dégoûter du système, que l'éditrice met en cause. 

 

"Il faut reprendre cette chaîne du livre point à point"

 

« Tout le système est trusté par des gros acteurs, au point que nous avons tenté, avec plusieurs petits éditeurs, de nous regrouper, pour salarier un commercial commun. Mais ne rentrant pas dans les cases, nous ne sommes pas même parvenus à intégrer les bacs des grandes surfaces spécialisées ! » Ni Virgin, ni Fnac, ni même les espaces culturels... « Finalement, les seuls ouvrages qui ont bien marché sont des livres que nous avons autodiffusés. »

 

Dilisco serait le coeur du problème, pour l'éditrice, mais finalement, l'ensemble des diffuseurs-distributeurs serait à mettre en cause, pour les éditeurs indépendants. Outre une opacité dans la mise en place, Tournez la page n'a aucune information sur le devenir de ses livres. « On ne peut pas survivre avec une mise en place aussi misérable, et une absence complète de renseignements sur les endroits où se retrouvent nos livres. Impossible de tenter de placer nos ouvrages dans les librairies qui ne sont pas couvertes. »

 

En s'adressant à la ministre, Christel Durantin ne vise rien d'autre que d'alerter sur le monopole « meurtrier » des diffuseurs-distributeurs. « Il faut reprendre cette chaîne du livre point à point, et la repenser entièrement. Les libraires sont étouffés par les frais de transport, les éditeurs indépendants sont dans une situation tout aussi écrasante... » 

 

D'ailleurs, le travail ne s'arrêterait pas à la diffusion. « Lorsqu'un éditeur voit que les ventes fonctionnent, il lui est facile de recommander à l'un de ses gros éditeurs de produire un ouvrage similaire, et de fortement insister pour qu'un titre vienne ‘copier' celui qui marche. Ce ne sont pas des pratiques inhabituelles. »