Le monopole "détruira le commerce des livres tel que nous le connaissons"

Clément Solym - 15.04.2013

Edition - Librairies - Amazon - monopole - bibliodiversité


Tous les libraires du monde sont en train de se donner la main, pour dénoncer les agissements d'un seul acteur. Cristallisant toutes les appréhensions quant à l'évolution que le métier doit prendre, Tim Godfray, directeur de la britannique Booksellers Association envisage clairement que l'acteur en question, soit en mesure de « détruire le commerce des livres tel que nous le connaissons ». Il a raison. Le monde va changer.

 

 

 

 

Ce 15 avril doit en effet se dérouler une conférence, The Great Debate :Amazon Friend of Foe? (ami ou ennemi), organisée à Londres, rapporte le Bookseller, qui publie la tribune de Godfray. Et en sa qualité de représentant des librairies indépendantes, le patron de la BA l'a fait sienne. « Amazon est arrivé à une croissance  et une  influence phénoménales, parce que  les consommateurs aiment ce que la société fait. Mais, à mon avis, s'ils continuent de menacer une grande part de l'industrie du livre, ce sera mauvais non  seulement pour l'industrie, mais aussi, à long terme, pour le consommateur également. »

 

Détenant 18 sociétés filiales, depuis le rachat du réseau social Goodreads, récemment, jusqu'à un service d'impression à la demande, un acteur du livre audio et des livres rares, acteur incontournable de la lecture numérique, Amazon est devenu plénipotentiaire. Une domination que Godfray qualifie, sans frémir, d' « effrayante », surtout quand, en plus, elle se décline dans le domaine éditorial. Capable de séduire les auteurs autoédités de même que les auteurs traditionnels, la firme dispose en complément d'outils marketing extrêmement puissants. « Dans un pareil contexte, ils ont vraiment la capacité de détruire le commerce du livre tel que nous le connaissons. »

 

En février dernier, c'est déjà ce discours que tenait le patron de la BA, alors que 73 fermetures de libraires indépendantes ont été constatées en 2012, sur le territoire britannique. Cela représentait 7 % de plus qu'en regard de l'année passée, et une perte d'un tiers des établissements depuis 2005. Évidemment, accuser Amazon, c'est trouver le bouc émissaire le plus patent, mais c'est aussi oublier qu'en l'absence de régulation, avec la disparition du prix unique du livre, la société britannique a participé à sa propre perte. 

 

Faute de combattants, le combat cessera ?

 

Pour la septième année consécutive, le Royaume-Uni voit le nombre de libraires indépendantes s'amenuiser, et sur les 1535 boutiques en 2005, elles sont un tiers à avoir baissé le rideau. Des disparitions toujours déplorées par la BA, bien entendu - l'association représente plus de 95 % des libraires du Royaume-Uni. 

 

Outre-Manche, le chiffre d'affaires d'Amazon s'élève à 2,91 milliards £ pour l'année 2011, et l'on considère qu'il représente 95 % des achats de livres numériques sur le territoire. En outre, s'il s'est vendu 1,3 million d'appareils de lectures avant Noël 2012, le Kindle représenterait 92 % de ces machines. Une domination terra marique, si l'on peut dire, dont les pressions exercées sur les maisons d'édition sont de plus en plus fortes - et manifestes. 

 

Et ce, sans même parler de ce que la firme ne paye pas de taxes sur le territoire où elle vend ses produits, puisque son siège social est localisé au Luxembourg, profitant des optimisations fiscales qu'offre le pays...

 

Pourtant, note Godfray, la puissance des établissements de brique et de mortier n'est pas négligeable : la transformation des libraires en vitrine d'exposition, où les clients regardent et choisissent, avant d'acheter sur internet, montre tout de même que les clients sont attentifs à ce que les librairies proposent. 48 % des achats de livres sur internet se font après que le client a vu le livre dans une boutique physique (Ender Analysis). Mieux, 45 % des clients n'avaient pas décidé de se lancer dans l'achat d'un livre avant de le voir en librairie (Market Research Bowker).

 

Simplement, pour elles, la concurrence est difficile, à plus d'un titre. Et leur disparition complète coûterait 450 millions £ au secteur du livre. L'élimination progressive des concurrents indépendants, puis des grandes chaînes mènera à une situation redoutable de monopole. « Avec une pareille position dominante, le prix du livre pourrait alors augmenter, les consommateurs seraient confrontés à une offre moins diversifiée et les communautés perdraient leur librairie locale. À long terme, les consommateurs seront lésés si nous avons un marché moins diversifié. »