“Le Mur invisible”, tiré hors de l’ombre

Auteur invité - 15.04.2019

Edition - Société - Le Mur invisible - Marlen Haushofer


12 janvier 2019, Maureen Wingrove entre dans la Fnac familière de Lyon Bellecour, accueillie par les mots déposés un peu partout sur les couvertures et les pages offertes aux yeux curieux des visiteurs. Elle se laisse guider dans le rayon « Étranger » par le hasard de ses pas.



takomabibelot - domaine public

 

Soudain, une image l’interpelle. Une femme vêtue de vert et de brun, bras gauche tendu, sur un fond aux airs de forêt enchanteresse, regarde au loin, une expression angoissée sur le visage… Ou peut-être est-ce de l’espoir ? La marque de l’éditeur est gage de qualité… Le nom féminin qui se détache en lettres blanches attire Maureen. Sous ce nom, en jaune, trois mots : Le Mur invisible. Elle prend le livre et commence la lecture du quatrième de couverture :

« Voici le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d’une femme ordinaire, confrontée à une expérience-limite. Après une catastrophe planétaire… »

Elle prend une page au hasard et l’émotion la saisit. Ses tripes lui parlent. À cet instant, elle sait qu’elle ne pourra pas repartir sans ce livre. Elle rentre chez elle avec quatre additions pour sa bibliothèque, mais c’est Le Mur invisible qu’elle ouvre en premier ce soir-là, assise dans sa salle de bain, tenant compagnie à la nouvelle chatte de sa vie, qui ne peut pas encore rencontrer Basile, abyssin enthousiaste. Maureen partage l’exil temporaire de Paillette et s’exile dans les pages. Sur le carrelage blanc, happée, elle est transportée dans les montagnes autrichiennes, où elle prend part à la solitude, à la peine, aux joies, aux réflexions… À la naissance et la mort d’autres petites boules de poils.

 

Le 15 janvier, brisée, bouleversée Maureen sort de son immersion dans la survie et le quotidien de l’héroïne. Elle réalise qu’elle vient de lire quelque chose qui va profondément la marquer. Imprégnée de sa lecture, elle allume son téléphone, le place correctement et regarde le petit objectif de la caméra : « Attention, stop, arrêtez tout, il fallait absolument que j’en parle. Je viens de terminer Le Mur invisible de Marlen Haushofer... » En treize petites vidéos, elle partage sur les réseaux sociaux son coup de cœur. Parle de cette ode à la nature, improvise une chronique littéraire, gagnée par une envie irrépressible de transmettre à ceux qui la suivent la passion qui l’anime.

 

Le 16 janvier, elle poste la photo de la couverture, porte ouverte sur un texte qu’elle estime d’une prouesse incroyable… Elle réfléchit quelques minutes. Par où commencer ? « J’ai dû attendre un jour avant de faire ma chronique de ce livre, tellement il m’a secouée. » Ensuite, il faut expliquer le contexte, résumer… « Ce livre est une fine réflexion sur l’humain, sur la guerre, sur la nature, sur la solitude, sur le silence, sur les animaux... et il est si dur à décrire ! » Comment dire l’indicible ? Comment faire comprendre l’émotion ? « C’est indescriptible parce que le ton oscille entre tension, angoisse, et plénitude, douceur, sérénité. J’avais envie de franchir le papier et d’être avec elle dans cette clairière. Je ne pensais QU’À ÇA, nuit et jour. »

 

Ce n’est pas sa première critique favorable, pas son premier coup de cœur… Néanmoins, il y a quelque chose de différent cette fois-ci, quelque chose d’inattendu : les messages de retour pleuvent, le bouche à oreille se met en place, les librairies sont dépouillées. Le livre est propulsé en top des ventes sur les sites de la Fnac, Amazon, Cultura… Et l’éditeur la contacte pour lui dire que le roman est en rupture de stock, qu’il va être réimprimé.

Le 27 janvier, elle ouvre la page wikipedia de Marlen Haushofer, scrute des photos de l’autrice autrichienne et la dessine, puis poste son dessin : « 
C’est fou ce qui est en train de se passer ! Depuis ma chronique de ce livre, vous êtes des dizaines chaque jour à me dire que vous l’avez acheté aussi, et qu’il vous a bouleversé.e.s. » Elle sourit en écrivant les deux dernières lignes : « Nous avons toutes et tous participé à notre manière à faire revivre une femme oubliée. Et quel meilleur moyen d’être vivante que celui d’être lue par des centaines de personnes au même moment ? »

 

Le Mur invisible (Die Wand, dans son titre original), publié en 1963, est un classique, avec une base de vente régulière, qui vise plutôt, d’ordinaire, un public initié… Mais sur un plan général, le livre, comme tant d’autres, est tombé dans l’oubli. Cette critique sur Instagram de l’illustratrice Maureen Wingrove (alias Diglee), le fait subitement remonter dans les ventes. Pourquoi ce livre ? Elle ne peut pas l’expliquer, mais l’engouement est à l’échelle de ce que le récit lui a fait ressentir. Une rencontre fortuite en librairie a permis de multiples rencontres à travers les réseaux sociaux…

Un phénomène d’une telle ampleur n’est toutefois pas fréquent, de fait, c’est une première. Une première qui est à la hauteur de la performance du roman. Sans chapitres, d’une traite, il a cette force de pouvoir captiver même ceux qui n’aiment pas particulièrement les récits contemplatifs.

 

Les mots de Maureen ont permis de raviver ceux de Marlen.

 

Il y a des moments où je pense avec plaisir au temps où il n’existera plus rien à quoi je puisse m’attacher. J’en ai assez de savoir d’avance que tout me sera enlevé. Mais ce temps n’arrivera pas, car aussi longtemps qu’il y aura dans la forêt un seul être à aimer, je l’aimerai et si un jour il n’y en a plus, alors je cesserai de vivre. (Marlen Haushofer, Le Mur invisible)




Texte de Jade Sercomanens, publié dans le cadre du partenariat entre la Fondation pour l'Ecrit et ActuaLitté. Cette dernière propose un programme, De l’écriture à la promotion, offrant à 10 jeunes auteurs de découvrir l’industrie du livre. À travers ActuaLitté, leur est proposé un espace d’expression spécifique, où il leur était proposé de publier un texte en lien avec l’histoire littéraire.

[Ndlr : livre publié chez Actes Sud, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo, Patrick Charbonneau et Jacqueline Chambon]


Commentaires
Ce livre a été d'abord publié aux éditions Jacqueline Chambon, puis repris en poche chez Actes Sud.
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