Le Musée des Lettres et manuscrits sous l'oeil de la Justice

Nicolas Gary - 21.11.2014

Edition - Justice - Gérard Lhéritier - musée lettres manuscrits - livre anciens spéculation


Établissement devenu une véritable institution, suscitant les interrogations autant que l'admiration, le Musée des Lettres et Manuscrits a fait l'objet d'une perquisition des autorités françaises. Il serait question de placements frauduleux, orchestrés par le fondateur, Gérard Lhéritier. La brigade de répression de la délinquance économique s'intéresserait de près au MLM... depuis plusieurs années. 

 

 

Hadonos, CC BY SA 3.0

 

 

Au printemps dernier était ouverte une enquête pour escroquerie par le Parquet de Paris. Une solution permettant de mettre le nez dans les affaires du MLM, alors qu'une autre procédure menée par la DGCCRF s'éternisait depuis 2010. Le procureur de la République a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière, et de comprendre comment plus de 15.000 clients ont décidé d'investir leurs deniers dans une société opaque. 

 

Depuis de nombreuses années, le MLM s'est offert de nombreuses pièces de collection, pour des millions d'euros. Le principe serait simple : ouvrir une forme de souscription auprès de différents investisseurs, qui disposent d'une partie de l'œuvre achetée, dans une indivision de cinq années. Cependant, l'ouvrage lui-même reste dans les murs du musée. En tant qu'œuvres d'art, les œuvres ainsi achetées sont exemptes d'impôts, offrant alors une solution intéressante. 

 

Investir dans le papier, plutôt que la pierre ou la bourse

 

Par la suite, l'investisseur se voir proposer un retour sur investissement, à la hauteur de 8 % annuellement, soit un joli pactole promis, mais sans garantie de résultat toutefois. Un modèle qui ne plaisait pas trop dans le monde des bibliophiles, et, depuis plusieurs années, faisait l'objet de suspicions diverses et variées. 

 

En effet, avec ce système, la société aurait déjà obtenu 500 voire 600 millions € en fonction des sources, au risque de mettre en place une bulle spéculative. Le risque serait en effet de voir se monter un système qui gonfle artificiellement le prix de vente des livres. En achetant, grâce aux fonds obtenus, des ouvrages à des prix records, le MLM fait grimper les enchères, et parvient à dépasser les sommes proposées durant les ventes publiques. 

 

On se souvient en effet que les 120 jours de Sodome avait été remporté pour 7 millions €, ou encore le Manifeste du surréalisme par André Breton, pour près de 2 millions €, mais également une lettre coécrite par Vincent Van Gogh et Paul Gauguin pour 462.500 €. Des sommes qui donnent rapidement le tournis, surtout avec la perspective d'un rendement de 40 % au terme de 5 années. Pour les investisseurs, qui choisissent alors le papier plutôt que la pierre ou les actions, l'ensemble peut être alléchant. 

  

Sollicité par l'agence Reuters, l'avocat du MLM, Me Francis Triboulet assure : « L'activité d'Aristophil est absolument transparente et les enquêteurs ne vont rien découvrir qu'ils ne sachent déjà. Depuis qu'elle existe, la société fait l'objet de contrôles très serrés, de l'Autorité des marchés financiers (AMF) aux services douaniers et jamais aucun reproche n'a été fait. »

 

Un expert parisien expliquait déjà à l'Express, en mai 2013 : « Aristophil est hors marché, dans un circuit fermé où l'on ne revend jamais à l'extérieur. Personne n'achèterait leurs manuscrits à des prix si fous. Que se passerait-il si de nombreux épargnants demandaient à sortir du système en même temps ? »

 

Soupçons d'irrégularité dans la comptabilité

 

Ce qui pousse Le Point à s'interroger, sur la possible mise en place d'un système de Ponzi, ou Pyramide, un montage financier qui ne profiterait en somme qu'à ceux qui sont situés à son sommet. « Aristophil est un château de cartes qui menace à tout moment de s'écrouler, s'inquiète l'un d'entre eux. Pour l'instant, le système tient, car Aristophil, principal acteur du marché, fait monter artificiellement les prix en achetant à prix d'or certains manuscrits. Une bulle spéculative entretenue grâce à l'argent des nouveaux investisseurs, qui permet à la société de surenchérir lors de toutes les grandes ventes publiques », explique un spécialiste au journal. 

 

Bien évidemment, l'intéressé nie ces allégations. « On met la main au collet d'une société au nom d'un raisonnement extravagant : on nous assure qu'un système qui fonctionne ne peut pas fonctionner. Et donc, il faudrait le bloquer ! », s'indigne son avocat. 

 

Dernièrement, le Musée avait perdu en justice, contre le ministère de la Culture. Le tribunal de grande instance de paris avait tranché dans l'affaire qui opposait la société autour des 313 lettres de Charles de Gaulle. La société Aritsophil les avait achetées en 2011, mais l'État en réclamait la propriété, et demandait à ce qu'elles soient restituées, sans avoir à verser quoi que ce soit à l'acheteur. 

 

Selon le Code du Patrimoine, l'article L.211-4 assure que les archives publiques sont « les documents qui procèdent de l'activité, dans le cadre de leur mission de service public, de l'État […] ou des personnes de droit privé chargées d'une telle mission ». Ainsi, Aristophile perdrait son achat – mais la société a bien entendu décidé de faire appel. 

 

La société Aristophil a enregistré un chiffre d'affaires de 170 millions d'euros avec 18 millions € de résultat. Une rentabilité qui a de quoi couper le souffle. Ce mardi 18 novembre, la Brigade de la répression de la délinquance économique, accompagnée de la Brigade financière a effectué une série de perquisitions, au Musée, ainsi qu'au domicile de Gérard Lhéritier, et chez son expert comptable. 

 

Sont en cause des irrégularités dans la comptabilité, et des mouvements de fonds qui suscitent la curiosité.