Le poète portugais Fernando Pessoa accusé de racisme

Camille Cado - 20.02.2019

Edition - International - Fernando Pessoa racisme - CPLP programme Pessoa - programme Pessoa polémique


Une polémique fait grand bruit dans le monde lusophone depuis qu'un programme d'échanges universitaires a été baptisé du nom de Fernando Pessoa. Des intellectuels angolais et capverdien le récusent, accusant le grand poète portugais d'être raciste et partisan de l'esclavage. 

Fernando Pessoa  (1954) - Almada Negreiros (1893-1970)
Portrait de Fernando Pessoa, José de Almada Negreiros (Pedro Ribeiro Simões, CC BY 2.0)

 
Le choix du poète Fernando Pessoa comme parrain d'un programme d'échanges académiques au niveau de la CPLP (Communauté des pays de langue portugaise) a attisé le débat. Le projet, très similaire au programme Erasmus, propose à des étudiants des formations dans le pays lusophone de leur choix, pour une courte période. Une initiative qui ravit les étudiants, mais qui est confrontée à une polémique depuis quelques jours. 

La controverse a éclaté lorsque l'intellectuelle angolaise Luzia Moniz a écrit une tribune publiée par le Jornal de Angola le 10 février 2019. La présidente de PADEMA (Plateforme pour le développement de la femme africaine) s'indigne du choix du poète portugais pour les idées racistes présumées qu'il avait manifestées dans des essais.

« La CPLP choisit un esclavagiste raciste pour un projet destiné aux étudiants », a ainsi dénoncé la journaliste et sociologue angolaise. « Que le Portugal, un pays où la mentalité fasciste soit toujours dominante, ait choisi de promouvoir cette horrible figure ne me surprend pas. Maintenant, ce qui me déconcerte vraiment, c’est l’acceptation des pays africains, victimes de l’esclavage », avait ensuite pointé du doigt Luzia Moniz. 

« Si le Portugal considère la CPLP comme un instrument de domination, il nous appartient, à nous, Africains, d’empêcher que cela se produise » avait-elle-ajouté, notant alors la responsabilité du mutisme des pays africains lusophones. « Je suis préoccupé par l'utilisation de la CPLP pour blanchir la pensée d'un fervent défenseur du crime le plus odieux contre l'humanité : l'esclavage. »

Le journal rappelle que Fernando Pessoa aurait écrit plusieurs textes, au cours de sa jeunesse, empreints d'idées racistes, voire esclavagistes. Pour appuyer ses arguments, Luzia Moniz cite des passages de textes d'archives : 

« L'esclavage est logique et légitime, un Zoulou ou un Landim ne représente rien d'utile dans ce monde. Le civiliser, qu'il soit religieux ou non, c'est vouloir lui donner ce qu'il ne peut pas avoir. L’asservir est logique, mais le concept égalitaire dégénéré avec lequel le christianisme a empoisonné nos concepts sociaux a sapé cette attitude logique » reprend-elle, citant un texte intitulé L'expansion de l'impérialisme suit une logique.
Des propos que tente d'adoucir ou du moins de recontextualiser le journal Sábado dans un article titré « L'Angola et le Cap-Vert accusent Fernando Pessoa de racisme ». Le magazine portugais reprend par exemple un extrait d'un texte de Pessoa daté de 1917 et cité par la sociologue  : « L'esclavage est la loi de la vie, et il n'y a pas d'autre loi, car elle doit être remplie, sans rébellion. Certains sont nés esclaves, d'autres sont esclaves. » Et affirme : « En analysant ce texte, on se rend vite compte que l'esclavage auquel se réfère le poète n'est pas lié à un rapport de domination raciale, mais plutôt à un esclavage des obligations de la vie. »

De plus, Pessoa aurait écrit : « Personne n'a encore prouvé, par exemple, que l'abolition de l'esclavage était un bien social. Qui peut nous dire que l'esclavage n'est pas une loi naturelle de la vie de sociétés saines ? » Pour Sábado, le poète remet ici en cause un régime dans lequel l'État a trop de pouvoir. Ce ne serait donc pas un texte raciste comme l'entend Luzia Moniz, mais un exemple du libéralisme du poète. 

Les manifestations de Luzia Moniz ont été appuyées par des intellectuels angolais, entendues par l'agence angolaise de presse Angop, et ont abouti à un débat qui a atteint les réseaux sociaux.

Angop ajoute que l'intention de donner le nom de Fernando Pessoa au programme est une nouvelle tentative de « blanchir » l'image du poète. L'agence avance le nom d'autres auteurs pour le remplacer : « Eça de Queiroz, ouvertement contre l'esclavage, Jorge Amado, Corsino Fortes, Alda Lara, Alda Espírito Santo, José Saramago et Mário Pinto de Andrade. »
 

« L'écrivain c'est une chose, ses idées politiques en est une autre »


Le président de la République du Cap-Vert a déclaré à Lisbonne qu'il était nécessaire de séparer le travail de Fernando Pessoa de ses opinions, rapporte Expresso das ilhas. « L'écrivain, le penseur et son œuvre est une chose, ces opinions politiques en est une autre », a ajouté Jorge Carlos Fonseca.
 
Le secrétaire exécutif de la CPLP, Francisco Ribeiro Telles, a pour sa part tenu à faire la distinction entre « Pessoa » et « Fernando Pessoa ». Il a en effet affirmé que le programme Pessoa n'avait rien à voir avec le poète portugais. 

« La première fois que nous avons parlé du programme Pessoa, et non de Fernando Pessoa, c'était en 2013 et il s'agissait d'une réplique du programme Erasmus. En 2015, il a été proposé à l'Assemblée parlementaire de la CPLP d'adopter le programme, qui a été ratifié au Cap-Vert en 2017. Nulle part il n'est écrit qu'il s'agisse du programme Fernando Pessoa, mais du programme Pessoa. Ce sont des choses différentes », a déclaré Francisco Ribeiro Telles.

Via Sábado


Commentaires
Stupide réaction que de réduire au niveau 0 du premier degré les propos du plus grand poète des temps, mais marque aussi d'une souffrance indélébile de l'humaine condition hiérarchisée en dominants/dominés. À respecter en prenant quelque recul néanmoins pour ne pas tomber dans le revanchard stérile
On en apprend de belles sur Pessoa. Je comprends la colère des Capverdiens : ce choix est clairement une maladresse en termes de relations internationales. Séparer l'homme et l'oeuvre, d'accord, mais dans ce cas de positions pareilles, ça devient difficile à dissimuler sous le tapis. Le monde lusophone ne manque pourtant pas d'autres écrivains et écrivaines qui auraient fait de meilleurs candidats possibles.
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