Le poison de l'argent : du cadeau à l'humiliation

Clément Solym - 07.06.2012

Edition - Les maisons - Douglas Kennedy - argent - relations humaines


L'argent, toujours l'argent, ce nerf de la guerre, omniprésent, omnipotent - ou presque… C'est en découvrant tous les pouvoirs que confère cette valeur arbitraire que Douglas Kennedy a commencé à s'inquiéter de son influence sur les gens, des conséquences qu'il peut avoir sur notre vie. Et même - surtout ? - avec nos proches. 

 

Romancier, Kennedy s'essaye ici à un essai sur l'argent, un étrange récit, écrit bien avant que les scandales financiers n'éclatent un peu partout dans le monde. ActuaLitté vous propose chaque jour de retrouver un extrait de son livre. 

 

Et le précédent extrait est à retrouver à cette adresse

 

  

Je débarquais donc à New York, sur le point de publier mon cinquième livre et de gagner pour la première fois une somme très respectable. Quand nous sommes allésdîner ensemble, il a failli me briser deux doigts alors que je tendais la main pour prendre l'addition, déclarant que c'était à lui de payer. Sortis du restaurant, nous sommes passés devant la vitrine d'un magasin Coach, une marque connue pour ses articles de luxe ; mon père a regardé une sacoche d'ordinateur portable en cuir brun, et a dit : « Il a belle allure, ce sac. »

 

L'étiquette indiquait cinq cent quatre-vingt-dix-neuf dollars. Je savais qu'il trimballait son ordinateur dans une housse en synthétique bon marché. Et il avait clairement exprimé que cette sacoche lui plaisait. Je suis retourné au magasin le lendemain matin, je l'ai achetée et j'ai demandé qu'elle lui soit livrée chez lui, dans l'Upper West Side. Elle lui est parvenue le matin où je suis revenu à Londres, où je vivais à l'époque ; l'après-midi, l'esprit encore brumeux à cause du décalage horaire, j'ai reçu un coup de téléphone transatlantique. C'était mon père.

 

— C'est quoi, ce sac ? a-t-il déclaré d'entrée.

— Tu as dit que tu aimais bien cette sacoche, alors je l'ai achetée.

— Je ne t'ai pas dit que j'en avais besoin, si ?
— C'est un cadeau, papa. Ça te plaît ?
Un silence, puis :
— Mouais. C'est un chouette sac. Merci, je suppose... 

 

Des mois ont passé. À cette période, j'étais régulièrement en contact avec lui, presque chaque semaine, et le sujet de la sacoche n'a plus jamais été abordé. Mais quand je suis revenu à New York à la fin de cette année-là et que je suis allé dîner pour Thanksgiving chez mes parents, quelque chose de curieux s'est produit : à la fin de la soirée,au moment de repartir, j'ai aperçu le fameux sac en cuir posé près de la porte d'entrée.

 

— Ah, la sacoche ! ai-je remarqué tout en me demandant pourquoi elle se trouvait là. Elle te sert ?

— Reprends-la, a répondu mon père.

— Quoi ? ai-je murmuré, stupéfait.

— Je n'en ai pas besoin.
— Mais, papa...

— Ça ne me plaît pas.
— Mais c'est toi qui l'avais vue...
— Je ne t'ai pas demandé de me l'acheter. Et maintenant, reprends-la.
— C'était un cadeau, enfin !
— Emporte cette foutue sacoche !


J'ai obtempéré : je l'ai rapportée à Londres, où elle est restée au fond d'un placard les deux années suivantes, avant que je ne pense à en faire don à une œuvre de bienfaisance de mon quartier. Je n'aurais pas pu l'utiliser moi- même.

 

Ce qui m'intrigue dans cette histoire, après tout ce temps, c'est ce qu'elle révèle de lui, de moi et de l'étrange ballet auquel nous nous sommes inconsciemment livrés autour de ce seul thème : l'argent.

 

D'un côté, mon père, resté cet enfant pauvre de Brooklyn, refusant tout ce qui pouvait ressembler à du luxe, persuadé qu'il ne le méritait pas, que cela allait à l'encontre de la frugalité forcée de son enfance, et qui ne pouvait donc pas accepter un présent relativement coûteux de son « intello de fils » – ainsi qu'il m'appelait souvent – qui venait de voir les vents de la fortune tourner en sa faveur ; de l'autre, moi, ce gamins'efforçant constamment d'attirer l'attention d'un père distant et peu compréhensif, qui avait toujours rêvé d'être quelqu'un d'autre et qui soudain, avec les poches bien lestées pour la première fois de sa vie – et j'avais déjà quarante et un ans, alors –, avait pris une initiative qui avait blessé son bénéficiaire, j'en suis convaincu maintenant, comme si j'avais cherché à humilier mon père.

 

 

La suite est à cette adresse

 

Combien, Traduit de l'américain par Bernard Cohen

© Douglas Kennedy 1992. Tous droits réservés.

© Belfond 2012 pour la traduction française.