Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Le président américain salue un géant du net, tueur d'emplois

Nicolas Gary - 31.07.2013

Edition - Economie - Barack Obama - classe moyenne - créer des emplois


Le discours de Barack Obama n'a pas fini de faire parler. Son projet, pour sauver l'Amérique : apporter des allégements fiscaux aux sociétés qui seront génératrices d'emplois. Et c'est sous le toit d'un entrepôt d'Amazon, dans l'État du Tennessee que le président a choisi de présenter son programme. Restransmis en direct sur YouTube, depuis le site de la Maison Blanche, cette intervention est présentée comme la première d'une série concernant la politique économique. 

 

 

 

 

Mais le président n'avait pas encore quitté le bureau ovale que déjà les polémiques enflaient. Les libraires indépendants pestaient contre le symbole que représentait cette visite dans le centre Amazon de Chattanooga, qui emploie 1700 et 2000 personnes selon les sources. Le tout à 11 $ dollars de l'heure. 

 

Trois associations professionnelles ont déjà manifesté leur mécontentement : l'American Booksellers Association, ainsi que deux organisations locales de défense de la librairie, en Nouvelle-Angleterre et celle de New Atlantic. Leur message est le même à chaque fois : la démarche d'Obama, venu saluer chez Amazon, une société créatrice d'emplois, est totalement ratée. 

 

Selon toute vraisemblance, Amazon serait en effet un destructeur d'emplois dans les petites entreprises, et à plus vaste échelle, au niveau de l'économie nationale. On sait que la firme basée à Seattle s'est accommodée de différents programmes, tout à fait légaux, pour se dispenser de payer les charges inhérentes à son activité - et s'efforce plus encore de maintenir ces avantages. L'ABA, citant l'Institute for Local Self-Reliance, rappelle que pour chaque tranche de 10 millions $ qui basculent des entreprises de brique et de mortier, vers Amazon.com, ce sont 33 emplois qui sont supprimés. 

 

En clair, Amazon aurait coûté 42.000 emplois aux États-Unis sur la seule année 2012, conclut l'ABA, soulignant par ailleurs que la société « bafoue les lois sur l'imposition des entreprises », et par conséquent, impacte le budget de fonctionnement et les services de l'État, ainsi que ceux des collectivités locales. Rien que ça. Pour les deux autres organisations, c'est presque incompréhensible qu'Obama se soit déplacé dans ce lieu. « Quelle est l'idée qui préside à cette décision ? Le modèle économique d'Amazone est basé sur la lutte contre les États qui leur réclament de s'acquitter et payer les impôts, et dans le même temps, mener contre les sociétés de brique et de mortier des politiques tarifaires agressives, pour les pousser à la faillite... »

 

 

Nous espérons que l'administration se rendra dans les commerces de rue, et enquêtera sur les pratiques monopolistiques d'Amazon,

plutôt que, explicitement ou tacitement, les approuver.

 

 

Évidemment, difficile de défendre la classe moyenne américaine avec ce type d'exemples, et plus encore, de défendre la politique économique et sociale d'Obama, quand il prend pour modèle, cet « excellent exemple », que peut être Amazon. Impossible, estiment les organisations, de croire que ce soit là la vision de la création d'emplois et de l'avenir de cette classe moyenne. « Nous espérons que votre administration se rendra dans les commerces de rue, et enquêtera sur les pratiques monopolistiques d'Amazon, plutôt que, explicitement ou tacitement, les approuver. »

 

Et de suggérer qu'Obama rencontre des commerçants qui, dans le monde de la librairie, par exemple, favorisent réellement la création d'emplois pérennes, et s'efforcent de pratiquer un commerce sain. D'autant plus qu'en début de semaine, Amazon s'est fait remarquer pour avoir littéralement fracassé le prix de vente de nombreux ouvrages, rendant totalement impossible la concurrence pour les librairies traditionnelles. Des remises d'ailleurs si importantes que de nombreux libraires les ont interprétées comme une véritable « déclaration de guerre ». C'est que l'on assiste à des ventes de livres papier dont les ristournes peuvent aller jusqu'à 64 %, bien loin des 40 % assez classiques, ou des plus occasionnels 50 %.

 

Le service de presse de la Maison Blanche n'en démordait pas : « Ce que le président veut mettre en lumière, c'est que l'installation d'Amazon à Chattanooga est un exemple de société qui stimule la croissance et l'emploi dans notre pays, et le maintient compétitif. » Si c'est au détriment de toute autre forme d'activité, difficile de croire que le projet puisse tenir la route. Alors Amazon, « excellent exemple de société qui investit dans les travailleurs américains, et la création de bons jobs avec des salaires élevés », comme l'a martelé le président hier, la pilule devient difficile à faire avaler. 

 

Pour de nombreux commentateurs, cela reviendrait à se rendre dans un supermarché pour vanter les mérites de la grande distribution sur les petits commerces - parce que ces derniers disposent d'un moins grand nombre de salariés. « Nous devrions plus collaborer avec le secteur privé pour améliorer ce dont les entreprises comme Amazon ont le plus besoin », ajoutait-il dans son discours. « J'ai parlé avec Jeff Bezos hier, et il était extrêmement fier de ce que chaque employé d'Amazon souhaite améliorer ses compétences et s'enrichir. Et s'ils ont un rêve qu'ils veulent poursuivre, Amazon veut les aider à le faire.  »

 

C'est probablement ici qu'il faut rappeler que l'un des salariés de l'entrepôt de Chattanooga perçoit tout juste plus de salaires que ce que l'État fédéral décrit comme le seuil minimum de pauvreté. 

 

 

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