Le prêt numérique pourrait sévèrement fragiliser le marché (Tim Godfray)

Antoine Oury - 14.04.2015

Edition - Librairies - Tim Godfray - Booksellers Association - LBF2015


La Foire du Livre de Londres vient d'ouvrir ses portes, et les professionnels de l'édition britannique attendent les visiteurs de pied ferme. Comme de coutume, de nombreuses conférences auront lieu pendant 3 jours, mais nous avons croisé Tim Godfray au détour d'une allée. Tim Godfray est le directeur exécutif de la Booksellers Association, l'équivalent de notre Syndicat de la librairie française (SLF). 

De notre envoyé à Londres

 

 

Tim Godfray (Booksellers Association) - London Book Fair 2015

Tim Godfray, Booksellers Association (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Au Royaume-Uni, où les libraires ne profitent pas d'une législation sur le prix unique du livre, les cinq dernières années ont été difficiles : « Le pays a connu une période de forte récession, et les libraires ont constaté que les consommateurs étaient moins enclins à dépenser pour des livres. La compétition des plateformes en ligne a été très importante, en particulier de la part d'Amazon », explique Tim Godfray. 

 

Comme en France et dans le reste de l'Europe, la firme a su profiter d'avantages légaux pour optimiser sa facture fiscale, entre autres. « La possibilité d'appliquer un taux réduit de TVA de 3 %, son statut de multinationale, le système fermé du Kindle ont permis à Amazon de capter environ 90 % du marché des livres numériques, au Royaume-Uni », souligne le directeur exécutif de la Booksellers Association.

 

L'Union européenne s'est emparée de certains de ces sujets, comme l'optimisation fiscale, et le combat des libraires se redirige à présent vers l'interopérabilité : « Nous souhaitons simplement qu'un lecteur ebook accueille des livres numériques d'un grand nombre de fournisseurs. » Contrairement à leurs collègues allemands, qui protestent contre l'usage des DRM, « un programme de fidélité pour Amazon », la Booksellers Association n'identifie pas ces verrous comme un problème, mais comme « une protection raisonnable pour les ayants droit ».

 

Occuper tous les fronts
 

Si l'ambiance des dernières années était morose, la Booksellers Association n'a pas chômé, notamment avec la campagne « Books Are My Bag », couronnée de succès. « Les indicateurs économiques repartent à la hausse, et les éditeurs nous soutiennent de manière plus importante », note Tim Godfray.

 

Par ailleurs, « [n]ous avons remarqué cette année que les consommateurs semblent entretenir un rapport affectif très fort avec le livre papier. Le système de mesure des ventes de livres de Nielsen nous a permis de remarquer que les ventes de livres papier de la période qui s'étend du 1er janvier à aujourd'hui, par rapport à la même période de l'année dernière, ont augmenté de 4 %. Parallèlement, les ventes de livres numériques aux États-Unis se sont tassées. Le marché semble avoir évolué, loin d'une vision d'un livre numérique qui allait détruire le monde du livre tel que nous le connaissons. »

 

Et l'organisme professionnel d'encourager toujours plus ses adhérents à embrasser les nouveaux formats technologiques du livre, grands formats, poches, livres audio et ebooks. Malgré tout, « il reste difficile pour le consommateur de percevoir que les libraires ayant pignon sur rue peuvent diffuser des livres numériques. La Bookseller Association dispose de sa propre plateforme de vente de livres numériques, avec 400.000 titres environ, disponible pour nos adhérents, mais les chiffres ne sont pas très élevés », admet Tim Godfray. D'après les dernières estimations, les ventes de livres numériques représentent 17 % des ventes totales de livres au Royaume-Uni.

 
Le prêt numérique, prochaine menace ?
 

« Notre principal souci, exceptée la concurrence déloyale d'Amazon, c'est le prêt de livres numériques », poursuit franchement Tim Godfray. « Ici, au Royaume-Uni, il est possible d'emprunter un ebook d'une bibliothèque publique depuis chez soi, depuis son lieu de travail, 24/24h, d'un clic et gratuitement... C'est tellement simple ! Pour emprunter un livre papier, il faut sortir de chez soi, aller à la bibliothèque, emprunter l'exemplaire, s'inscrire, puis le rendre une fois lu. Si les lecteurs peuvent emprunter aussi facilement un livre à la bibliothèque, vont-ils vraiment se déplacer en librairie ? »

 

Une question brûlante, déjà évoquée à plusieurs reprises : il faut se souvenir que, dans le modèle de prêt numérique britannique, les librairies ne sont pas intégrées comme dans le modèle français. Et ce dernier est carrément jalousé par les libraires britanniques. La mise en place d'une chronologie des médias, avec l'ajout d'un délai entre la publication d'un livre et sa disponibilité en bibliothèque, a pu être suggérée pour atténuer l'impact sur le secteur commercial.

 

Mais « au Royaume-Uni, les bibliothèques peuvent acheter un livre dès qu'il est publié, et les bibliothèques veulent, et c'est compréhensible, être vue comme des institutions à la pointe. Actuellement, ce sont l'éditeur et l'auteur qui décident des conditions de vente et de prêt des livres numériques, et de l'ajout d'un délai ou non », souligne Tim Godfray.

 

Un projet pilote a été mis en place par la Publishers Associations et la Society of Chief Librarians, pour tester différentes configurations sur une période de 12 mois. « Les résultats devaient être dévoilés la semaine dernière, mais le rendez-vous a finalement été annulé, et les résultats seront connus en mai. Cela nous permettra de mieux peser dans les négociations. Car les premiers résultats, dévoilés après 6 mois de test, ont clairement révélé que les lecteurs qui empruntaient des ebooks ne se dirigeaient pas vers l'achat. » « En fait, le prêt numérique pourrait fragiliser le marché d'une manière assez forte », assure Tim Godfray.