Liana Levi : "Mondadori, c'est tout de même le roi de la promotion !"

Nicolas Gary - 25.02.2015

Edition - International - LIana Levi - Mondador RCS Libri - Italie édition


En Italie, 48 auteurs du pays et d'ailleurs ont signé une lettre qui dénonce la volonté hégémonique de Mondadori. Le groupe dirigé par la fille de Silvio Berlusconi, Marina, souhaite racheter le deuxième groupe du pays, RCS Libri. Même le ministre de la Culture italien, Dario Franceschini, a fait part de son inquiétude, en qualité d'auteur, devant cette concentration qui serait une première en Europe et dans le monde : jamais un groupe n'a possédé près de la moitié du secteur éditorial, dans un pays.

 

 

 

 

Mondadori, s'il absorbait RCS Libri, et ses maisons, pèserait alors pour plus de 40 % du marché du livre en Italie. Pour l'heure, le groupe de Marina Berlusconi dispose de 26 % de parts de marché, mais personne n'est rassuré à l'idée que cette acquisition se fasse. L'éditrice de la maison éponyme, Liana Levi partage cette vive inquiétude. « Cette possible fusion est préoccupante, pour les mêmes raisons qui nous avaient agités, lorsqu'il fut question d'une réunion entre Hachette Livre et Editis. Les éditeurs français avaient déposé un recours au niveau européen, pour l'empêcher », se souvient-elle.

 

L'édition, que l'on parle de l'Italie ou de la France, « est un secteur artisanal, où toute concentration trop importante nuit tant au travail éditorial qu'au développement économique et à la fluidité de la chaîne du livre ». D'ailleurs, le secteur a déjà éprouvé les conséquences de ces rapprochements. D'un côté, en librairie, les éditions Feltrinelli possèdent plus d'une centaine de boutiques dans le pays, et de l'autre, en juillet 2014, la distribution a vu une profonde mutation quand la Feltrinelli et Messagerie ont décidé de s'allier pour la constitution d'un nouveau centre de distribution. (voir Librario)

 

« Cette alliance a une incidence sur les éditeurs indépendants. Que Mondadori s'empare de RCS Libri, et la situation ne pourrait qu'empirer », note l'éditrice. Quant à croire que l'on ait besoin de grands groupes éditoriaux, pour négocier avec des acteurs mondiaux comme Amazon, Liana Levi n'y croit pas. « L'importance d'Amazon, en Italie, provient avant tout de ce que le tissu de la librairie s'est étiolé peu à peu, parce que la loi Levi n'est qu'une mesurette, votée très tardivement en 2011, quand beaucoup de libraires indépendants avaient disparu. On peut mesurer à quel point la loi Lang a préservé la chaîne du livre français. »

 

"Ce que l'édition italienne n'a pas mesuré, c'est le nécessaire équilibre qui s'instaure entre les forces du marché. En France, nous avons cette conscience collective pour la protection de la chaîne du livre."

 

 

Comme la loi Lang en France, la loi Levi permet à l'éditeur de fixer le prix de vente des livres qu'il commercialise. Cependant, ses exceptions sont d'envergure – réduction de 15 % autorisée, campagnes de remises opérées par les éditeurs. « En France, tous les grands groupes, quelle qu'ait été leur position en 81, y sont favorables. Et si le marché du livre s'en sort moins mal que d'autres dans le monde, c'est du fait de la protection qu'accorde la loi... »

 

En juillet 2011, précisément. « La population italienne a pris l'habitude d'acheter avec des prix réduits. Et Mondadori, c'est tout de même le roi de la promotion. Que fera-t-il pour mieux protéger le marché ? Rien du tout s'ils représentent 40 % du secteur. » Et puis, si les intellectuels se sont emparés du sujet, la difficulté reste qu'en Italie, la législation contre les monopoles est moins sévère qu'en France. « Cela se jouera certainement au niveau européen... »

 

Seul effet bénéfique à cette fusion, lui expliquait-on depuis Milan, la fin de la course aux à-valoir. « Les maisons se livraient une vraie guerre à outrance avec Mondadori, pour conquérir des auteurs best-sellerisables. Ils versaient des droits qu'ils n'arrivent jamais ou très exceptionnellement à rentabiliser. Cette folie des avances a participé à la fragilisation du marché, y compris au sein des maisons elles-mêmes. » Mais que ce jeu d'enchères s'arrête ne paraît pas être suffisant pour annuler tous les autres inconvénients.

 

Contre ce rachat, Umberto Eco mène le front de résistance. « C'est un homme très qualifié pour ce faire : auteur, il connaît parfaitement les coulisses de l'édition. Et comme universitaire, il sait pertinemment, les dégâts que produirait un pareil groupe » , estime Liana Levi. « Ce que l'édition italienne n'a pas mesuré, c'est le nécessaire équilibre qui s'instaure entre les forces du marché. En France, nous avons cette conscience collective pour la protection de la chaîne du livre. Dans les débats entre éditeurs italiens, ils parlent du livre comme d'un produit de supermarché. Or, même en France, les supermarchés fragilisent les producteurs, alors pour le livre... »

 

L'opération Mondazzoli, comme l'ont surnommée les Italiens, ne participera certainement pas d'un cercle plus vertueux. 

 


Espérons que Mondazzoli ne devienne pas Mondezzoli [jeu de mots avec "immondizia", ordures]... en somme, à mettre à la poubelle.