Le rôle de l'auteur évolue en même temps que celui du livre

Clément Solym - 09.01.2012

Edition - Société - Auteur - Réseaux Sociaux - Twitter


L'essor des réseaux sociaux et d'Internet a permis de multiplier les contacts entre deux mondes jusque-là bien distincts. L'auteur et son lectorat. Une évolution à mettre en parallèle à celle du livre.

 

Avec l'apparition de la lecture numérique et de tout ce qui l'a accompagnée, certains ont vu un changement de statut du livre. Le livre est en train passer d'un statut qui était à la fois contenant et contenu –imaginez-vous un livre, que vous voyez- vous ? Vous voyez l'objet n'est-ce pas - à un contenu seul.

 

Aujourd'hui plus besoin d'avoir en sa possession un ensemble de pages reliées pour avoir un livre, il suffit d'avoir un fichier. Plus encore que comme succession de phrases écrites, le sens du mot livre s'élargit avec l'apparition de livres « audios », ou d'autres formes du livre inimaginables il y a encore quinze ans.

 

Le monde de l'édition bouge, mais les livres ne sont pas les seuls à connaitre des transformations. Les auteurs aussi doivent nécessairement faire avec ces évolutions, mais chacun à leur manière.

 

L'auteur couramment conçu est ce jeune homme mal rasé, écrivant comme un forcené, jetant ses brouillons sur le sol. Cette image de l'écrivain distant que l'auteur ne connait que par ses écrits est progressivement en train de disparaître.

 

Subsistent quelques irréductibles

 

Mais il reste quelques partisans d'un recul de l'écrivain face à ses lecteurs, voire même face à la société en générale. Parmi les plus célèbres, J.D. Salinger, qui depuis la publication de L'Attrape-cœur en 1951 n'a que très peu écrit et encore moins communiqué avec la presse. Il résume sa position en une ligne « C'est ma conviction, assez subversive, qu'un écrivain doit suivre son inclination s'il veut rester dans l'anonymat et l'ombre ».

 

Salinger vivait tellement en reclus qu'il en devint un véritable symbole mystique. Frédéric Beigbeder a d'ailleurs réalisé un documentaire L'Attrape-Salinger dans lequel il se met en scène et cherche à comprendre et rencontrer Salinger.

 

D'autres sont moins radicaux. C'est notamment le cas de l'auteur Jeffrey Eugenides, prix Pulitzer pour Virgin Suicides. Alors que son éditeur lui a dédié une page Facebook, l'auteur y a écrit une note : « Je pense qu'il est mieux pour les lecteurs de ne pas communiquer trop directement avec un auteur, parce qu'il est, assez étrangement, le plus souvent à côté de la plaque ».

 

Ceux-là sont réfractaires aux nouvelles formes de communications pour des raisons aussi diverses que romantiques. D'après T.S. Eliot, cette absence de présence médiatique est un gage de la qualité ou du moins de l'honnêteté d'un auteur, et donc de celui qui le juge. Pour lui « une critique honnête et sensitive est dirigée non pas sur le poète, mais sur la poésie ».

 

La fin de la chevalerie

 

Mais aujourd'hui, cette vision chevaleresque de l'écriture disparait peu à peu au profit du marketing, de la vente. Pour autant, d'après Anne Trubek du New York Times, ce changement n'est pas dû directement aux auteurs, mais aux éditeurs. Ce sont eux qui cherchent à tirer un bénéfice commercial d'un auteur et de ses écrits.

 

Et ainsi, ce sont les éditeurs qui poussent les auteurs à communiquer avec leurs lecteurs sur les réseaux sociaux notamment, Facebook et Twitter en tête. Mais attention à ne pas diaboliser l'édition. La vision commune et vieillie de l'écrivain comme décrite plus haut ne correspond plus à une réalité. La plupart des auteurs ne voient pas dans la distance et le repli une façon de doper leur créativité.

 

Au contraire, ils revendiquent leur humanité à part entière, quasiment leur normalité. Jennifer Weiner ne comprend pas les auteurs comme Salinger ou d'autres qui se cloitrent et n'entrent pas en contact avec la réalité « Je lis parfois que des auteurs disent qu'ils exigent une pièce parfaitement silencieuse, maintenue à 20°C, des sacs poubelles pour sceller les fenêtres et une machine à écrire dans un coin pour écrire, et je pense ‘qui sont ces gens, aucun d'entre eux n'a d'enfants ?' ».

 

Complètement opposé à un Salinger, Salman Rushdie fait figure de cas d'école de transition réussie vers le numérique. Son Twitter compte aujourd'hui plus de 150.000 « followers » et il a posté près de 1.000 tweets comme : « OK. Le philistinisme (qui détruit des livres parce qu'il s'en fiche) n'est pas du fascisme (qui détruit des livres parce que justement, il ne s'en fiche PAS). Mais les deux détruisent des livres. » Sa conception est que Twitter « permet de se faire une idée de ce que les gens ont dans la tête à un moment donné ».

 

Mais ce n'est pas la seule raison qui pousse les auteurs à s'expatrier sur les réseaux sociaux

 

D'autres y voient un moyen de faire transparaître une part de leur spécificité en tant qu'auteurs. C'est notamment le cas de Gary Shteyngart qui s'est spécialisé dans des interventions énigmatiques et nébuleuses. « Mamie me disait souvent, « fiston, ne monte pas un laboratoire de méthamphétamine », mais je suppose que je devrais apprendre à la dure ». En outre, il écrit parfois dans le langage de son chien « Woof ! ». Mystérieux, on vous le disait…

 

Crédit photo Flickr

 

 

L'humour est également un vecteur porteur de Twitter. Mat Johnson l'a bien compris, à tel point que des commentaires comme « Des adolescents trainent sur une aire de jeux, ils rient les uns avec les autres. Je veux que ça devienne illégal » lui font prendre conscience qu'il est aujourd'hui Mat Johnson, écrivain ET humoriste.

 

Mais plus pragmatiquement, les auteurs se rendent tout aussi bien compte que les éditeurs des capacités commerciales que leur ouvrent les réseaux sociaux. Que ce soit pour avoir des retours ou des critiques ou pour promouvoir leur dernier livre, les auteurs contemporains savent globalement utiliser ces réseaux à bon escient.

 

« Je n'ai jamais eu d'annonce médiatique ou de film pour le lancement de mes romans, ajoute Mat Johnson. Twitter me permet de détourner la vague promotionnelle, de contourner l'establishment littéraire et de m'adresser directement à mes lecteurs actuels ou potentiels… C'est une méritocratie. Si vous êtes intéressant, vous êtes suivi. »

 

Inscription obligatoire hop hop hop !

 

Mais l'inscription sur Twitter ou Facebook a d'autres raisons d'être que la promotion. Aujourd'hui, chaque artiste, écrivain, homme politique, bref chaque personnalité publique se doit d'avoir un compte sur les réseaux sociaux. C'est utile pour renseigner sur les dates de tournées, de meetings ou de sessions de dédicaces. Si ces personnalités ne sont pas sociales au sens classique du terme, elles font acte de présence. Et cela s'avère nécessaire pour ne pas que quelqu'un d'autre ne crée de comptes parodiques sous un faux nom.

 

Utilisation inattendue de ces petits messages de 140 signes. Twitter peut également avoir un aspect ludique pour les écrivains ! Eh oui, n'en déplaise aux pontes du langage académique, le tweet est devenu un style littéraire à part entière. À tel point que les écrivains s'en inspirent ou du moins s'y intéressent, comme le confirme Anne Trubek. Tous les écrivains qu'elle a joints trouvent « excitant » le challenge d'écrire dans un petit rectangle de 140 signes.

 

Si peu d'écrivains se plaignent depuis leur adhésion à Twitter, certains lecteurs auraient préféré garder leurs distances. Comme dirait ce tweetos :

 

« Suivre un auteur est un peu comme regarder l'envers du décor, n'est-ce pas ?

 Pourquoi ruiner l'illusion ? »




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