Le roman gothique : des spectres, des pierres hantées et quelques démons

Nicolas Gary - 16.03.2016

Edition - Société - roman gothique - Frankenstein Dracula


On ne s’attend pas vraiment à ce que débarque une jolie et frêle licorne dans un roman gothique. Le genre se prête plutôt aux lieux sombres, aux ruelles étroites, avec supplément gargouilles. Il tire ses origines d’un art urbain, apparu au XIIe siècle, l’art gothique, et de son architecture, si reconnaissable. Avec la place qu’ont alors prise les cathédrales, quoi de plus normal que les livres aient alors, quelques siècles plus tard, accordé une large place à ces bâtiments ?

 

Gargoyle

Sharon Molerus, CC BY 2.0

 

 

Que l’on évoque Les mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe (1794), Le diable amoureux de Jacques Cazotte (1772) ou encore Le Château d’Otrante d’Horace Walpole (1764), et l’on est assuré de se perdre dans des abîmes d’histoires. Pourtant, le roman gothique n’a cessé de s’inventer, puisant dans le patrimoine de toute l’Europe, les raisons de son succès – et de sa longévité. Même le Horla de Maupassant pourrait entrer dans ce genre...

 

Un cimetière, quelques effluves : l'ambiance est posée

 

Est-ce si vaste ? Certainement : des thématiques infernales, étroitement reliées à des phénomènes ésotériques, mystiques, toujours sombre et nacré, le roman gothique, aussi appelé roman noir est né en Angleterre. Il se positionne dans une période charnière de la littérature, avant le Romantisme, et développe une esthétique toute particulière. De l’effroi, des monstres, du surnaturel. C’est pourtant dans les écrits médiévaux, fort logiquement, qu’il tire ses racines.

 

Le gothique avait pourtant commencé à sévir dès le XVIIIe siècle outre-Manche. Le regain d’intérêt pour l’architecture a suscité l’engouement pour la gravité, et les ténébreuses lumières de mondes doucement effrayants. Jane Austen, dans son livre Northanger Abbey, n’hésitait pas, un siècle plus tard, à railler le genre, devenu une mode dans son Angleterre. À quelque temps de là Mary Shelley mettra un point d’orgue avec son Frankenstein, réunissant la matière et la noirceur nécessaire. 

 

Qu’on lui donne vie non loin d’un cimetière, près d’un château, ou encore dans des ruines d’église, il mettra nécessairement en scène des créatures surhumaines. 

 

C’est que s’impose aux auteurs la volonté d’en finir avec un excès de réalisme. Ou du moins, l’envie de renouer avec la déraison, après que Les Lumières ont fait planer leur toute-puissance sur l’Europe. Pour échapper aux philosophes, rien de mieux que les démons.

 

Le Château d’Otrante d’Horace Walpole devient alors le premier représentant du genre... mais vingt ans après sa parution. Soucieux d’inscrire son roman dans une dimension historique, il affirmait avoir retrouvé une histoire écrite au Moyen-Âge. Avec quelques squelettes, des fantômes et des animaux aussi effrayants que fantastiques, le livre marquait un grand pas. 

 

Des démons et des hommes, souvent égarés

 

Par la suite vinrent les autres créatures d’outre-tombe : vampires, succubes, lorsque Matthew Lewis fait paraître Le Moine. Il ajoute des morts-vivants et des spectres, ainsi que des démons, pour terrifier le lecteur. Les éléments se peaufinent. Il ne manque plus que cette dimension mélancolique, une nostalgie profonde, qui fera les plus belles heures du Romantisme. Il ajoutera également une forte charge érotique, rappelant que Thanatos et Éros font rarement chambre à part...

 

Lorsque Réel et Illusion s’entremêlent, ajoutant cette note d’épouvante, le monde devient oppressant. Il fallait encore que l’on donne un sentiment de perte profonde aux héros, en les privant de la possibilité même de trouver en eux les ressources pour affronter l’extérieur. Le Faust de Goethe est certainement l’un des modèles en la matière – son héritage et son influence sur les Romantiques ne sont plus à démontrer. 

 

Shakespeare aurait-il trouvé amusant que son goût pour le macabre serve alors à déployer des récits entiers dans des lieux hantés ?  

 

C’est dans ce contexte littéraire et historique que s’inscrit le nouveau livre de Page Morgan, La belle et le maudit (traduit par Bee Formentelli)

 

« Après un étrange incident, Ingrid quitte Londres et s’installe à Paris avec sa sœur Gabby et leur mère Charlotte. En guise de Ville Lumière, elles découvrent un univers plutôt sombre, la bonne société parisienne étant ébranlée par une vague de meurtres de jeunes filles. Elles prennent leurs quartiers dans une abbaye en ruines, ornée de gargouilles, où elles rencontrent Luc, un jeune valet à leur service. »

 

Premier tome d’une trilogie gothique, avec un clin d’œil explicite à Notre-Dame de Paris, ce sont des frontières parfois terrifiantes que les personnages vont affronter. Dracula et le Dr Jekyll s’en frottent déjà les mains, un sourire carnassier aux lèvres.

 

 

 

pour approfondir

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