Le Rwanda convoite la francophonie, avec la bénédiction de Macron

Nicolas Gary - 24.05.2018

Edition - International - Rwanda Paul Kagame - OIF Macron francophonie - Michaëlle Jean Canada


La visite de Paul Kagame, président du Rwanda, devait se dérouler sur du velours : sorti vainqueur de la guerre civile ayant entraîné le génocide des Tutsis, le chef d’État se souvient de... l’absence de la France dans la résolution du conflit. Et pourtant, et pourtant.



Crédit Elysée
 

 

Vice-président de la Défense entre 94 et 2000, puis président du Rwanda depuis cette date, Paul Kagame avait une rancune à l’égard de la France. L’invitation lancée par Emmanuel Macron relevait de l’acrobatie diplomatique, échange de bons procédés y compris.

 

L'histoire est tenace


Avec 800.000 morts principalement chez les Tutsis, on sait que le Rwanda accusait à peine à demi-mot la France de complicité de génocide. D’ailleurs, depuis 2011, le chef d’État rwandais n’avait pas été reçu sur le territoire. Preuve, d’ailleurs, que la colère est toujours vive, l’enseignement du français a été banni des écoles rwandaises, et bien évidemment, son président ne le parle pas.

 

Après 18 années à la tête de l’État, ses interventions contre la France n’ont pas manqué. En 2016, il montait le ton : « Tout recommencer signifie que je dois rappeler, à certaines personnes, que le système judiciaire rwandais n’est pas subordonné aux intérêts français. C’est la France qui devrait être sur le banc des accusés et jugée... et personne au Rwanda. »

 

En avril 2014, la France avait choisi d’annuler sa participation aux commémorations du 20e anniversaire du génocide, en réaction aux propos de Paul Kagame. C’était à Christiane Taubira qu’il revenait alors de s’y rendre. 

 

Et voici qu'au cours de la conférence de presse réunissant les deux chefs d'Etat rwandais et français, Emmanuel Macron lâche une petite bombe : « S’il y a une candidature africaine au poste de secrétaire général de la francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si cette candidature était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens. [...] Je crois que la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, a toutes les compétences pour exercer en effet cette fonction. »

 

 

 

Tout cela non sans souligner que le français de ladite ministre était parfaitement maîtrisé. Et elle-même d’assurer : « Je pense que la Francophonie n’est pas en guerre contre le Commonwealth ou la langue française en guerre contre l’anglais. Au contraire je pense que la Francophonie s’inscrit aujourd’hui dans un monde de plusieurs langues, ce qui est le cas de mon pays. Ça n’empêche pas l’engagement qui est toujours là pour la Francophonie. » (via RFI)

 

Le plan francophonie En Marche


Depuis la fin mars, le plan Francophonie d’Emmanuel Macron se déroule, présenté comme une « ambition internationale pour la langue française et le plurilinguisme ». Il promettait alors de « sortir d’une vision défensive et adopter une nouvelle philosophie ouverte et riche de diversité pour notre langue ». Mais tout le monde n'a pas adopté la vision jupiterrienne de la chose.
 

En choisissant de soutenir la candidature de Louise Mushikiwabo, actuelle ministre des Affaires étrangères, et numéro 2 du gouvernement, le président français fait de la jonglerie. Et de la politique : pour sortir du passé colonialiste, tout en parvenant à élargir le cercle d’influence français, il faut naviguer habilement. Même si cela implique de traiter de francophonie, avec un farouche réfractaire à cette langue. De fait, depuis janvier dernier que Paul Kagame est président de l’Union africaine, la candidature de sa ministre à l’OIF est de plus en plus évidente. 

 

Une candidature dans la droite lignée de l’actuelle secrétaire générale de l’OIF, Michaëlle Jean : cette dernière représentait précédemment la reine d’Angleterre au Canada, en qualité de gouverneure générale. Elle s’en était défendu, certes, mais les détracteurs, à l’époque, n’avaient pas manqué. Or, perdant le soutien de Paris pour le second mandat qu’elle brigue, Michaëlle Jean peut au moins se réconforter avec le soutien de la ministre canadienne de la Francophonie.

 

Marie-Claude Bibeau a en effet assuré à l’AFP que le pays était derrière elle, et souligné que Michaëlle Jean « promeut activement nos priorités canadiennes au sein de la Francophonie, comme l’égalité entre les hommes et les femmes et l’entrepreneuriat chez les jeunes et les femmes ». Le revirement français n’en reste pas moins consternant : durant le Sommet de Dakar, en 2014, la France avait soutenu l’actuelle secrétaire générale. Mais ce n’était alors pas Emmanuel Macron aux commandes.
 

À (demander) l'impossible nul n'est tenu


De fait, si le Rwanda est membre de l’OIF depuis plusieurs années, il a pu négliger, à plusieurs reprises, de s’acquitter des cotisations dues – la contribution statutaire. L’intérêt pour la francophonie, à contresens de la politique de Paul Kagame, mais le pays est à la croisée des langues française et anglaise en Afrique. Offrir le soutien français à l’OIF, pour mieux apaiser les tensions et rancunes historiques, le procédé est tout macronien. 
 

Francophonie : mesures, petites phrases,
les moments du discours de Macron

 

Et d’expliquer, dans son allocution, qu’« il ne s’agit en aucun cas de sous-estimer les difficultés du passé et la complexité de la relation bilatérale, mais au contraire (...) d’assumer cette complexité, de savoir la surmonter ». Ayant toujours démenti être impliqué dans les massacres, Paris pourrait ici faire une bonne affaire.  

 

C’est à l’occasion du prochain Sommet de la Francophonie qui se déroulera en Arménie les 11 et 12 octobre prochains que le prochain secrétaire général sera connu. 
 

Evidemment, le président Macron est manifestement décidé à tenter de réussir ce qui ni François Hollande ni Nicolas Sakozy ne sont parvenus à faire : réconcilier la France avec le Rwanda. « Le régime ne tient que par un discours de haine permanent contre la France, malgré toutes les tentatives faites de normaliser les relations. Kagame pense qu’en donnant la francophonie à sa ministre qui est dans un pays où l’on interdit maintenant le français, de fait, va arranger les choses », indique un observateur.

 

Bien sûr, personne ne passera à côté du paradoxe : d’un côté, un pays anglophone qui demande l’OIF, tout en interdisant d’enseigner le français. On navigue dans un doux surréalisme – mais il est difficile d’imaginer pire exercice d’humiliation, pour l’Organisation, et ses membres engagés.

 


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.