Le rythme trépidant des nouveautés, ou le dilemme des libraires

Antoine Oury - 02.07.2019

Edition - Librairies - nouveautes librairies - RNL2019 - librairies achats retours


RNL19 — Confrontés à l'emballement de la production éditoriale et incapables de pousser les murs de leurs boutiques, les libraires français se retrouvent face au dilemme de la nouveauté, un impératif avec lequel il est difficile de composer. Si certains y voient la possibilité de convaincre et satisfaire une nouvelle clientèle, beaucoup condamnent la saisonnalité de l'édition ainsi que la multiplication des ouvrages « doublons », qui suivent et copient une formule qui a fonctionné chez un éditeur.

Librairie Decitre à So Ouest
(photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


« L'édition est le seul secteur de l'économie qui répond à une baisse de la demande par une hausse de l'offre » : la célèbre phrase de Jérôme Lindon a lancé la réflexion des libraires autour des achats et des retours, ainsi que la gestion des nouveautés, au cours des Rencontres nationales de la librairie. Des flux de plus en plus importants, de plus en plus fréquents, qu'il s'agit de gérer.

De plus en plus, toujours plus

La surproduction n'est pas un phénomène récent : plusieurs libraires connaissent bien cette problématique, amplifiée ces dernières années. En 1995, on dénombrait 21.000 nouveautés, contre 34.000 en 2005 et 47.000 en 2017 (hors réimpressions) : la hausse atteint les 216 % sur ce laps de temps, alors que l'évolution de la population française, elle, ne se chiffre qu'à 115 %.

Émilie Pautus, libraire à Arles (Les Grandes Largeurs), à l'ouverture en 2017, essayait « d'avoir le plus large choix de livres. J'ai été très vite débordée, et j'ai dû rectifier le tir après avoir cerné ma clientèle, ce qui va me prendre encore quelque temps », explique-t-elle. « Mais j'aimerais garder une part d'ouvrages que je maitrise moins, pour des clients qu'on ne connait pas encore ou qu'on peut dérouter avec une offre trop figée. »

Ce client inattendu, qui entre presque par hasard et que l'on pourrait convaincre en trouvant ou en proposant le bon livre, c'est lui qui fait craindre aux librairies le fait de se couper de certaines nouveautés. Les solutions varient : certains commandent les ouvrages en un seul exemplaire, pour être sûrs de pouvoir répondre à une demande, quand d'autres assument le fait de ne pas « tout donner à la nouveauté ».

Des outils existent, rappelle Laurent Layet, du Brouillon de Culture (Caen) : « Verso et l'Observatoire de la librairie [des outils proposés par le SLF qui permettent de comparer les ventes entre des librairies indépendantes, NdR] permettent d'anticiper la “dernière vente” d'un livre, le moment où il n'est peut-être plus utile de l'avoir en stock. » Et, face au client qui ne trouve pas son livre sur les tables de la librairie, certains ont développé des stratégies pour éviter de le voir tourner les talons pour ne jamais reparaître : « Maintenant, je dis : “On l'a eu, mais on ne l'a plus”, l'effet est différent, et la personne va revenir ou le commander plus facilement », partage ainsi une libraire.

Assumer pleinement ses choix

Flux de nouveautés et saisonnalité de l'édition pèsent malgré tout sur le quotidien des libraires, qui se sentent parfois dépossédés de leur liberté à proposer une offre qui leur ressemble vraiment. « Les nouveautés de janvier et septembre vont occuper 100 % de nos tables toute l'année jusqu'à les faire ressembler à celles de l'Espace culturel proche aux yeux du client. Des trésors, il y en a dans toute l'histoire de la littérature », met en avant un libraire de Montélimar, qui insiste sur le fait que l'offre éditoriale devrait comporter « moins de titres, et surtout mieux échelonnés sur l'année ».

Monique Romero, libraire dans les Landes, exprime aussi une certaine lassitude face à l'édition de masse, qui « gave les lecteurs » : « On nous a proposé énormément de thrillers, qui intéressent beaucoup moins aujourd'hui, et des concepts sont usés jusqu'à la corde, au point de perdre leur pertinence : la série Simplissime, par exemple, n'a plus rien d'intéressant. » Un constat qui s'applique aussi aux ouvrages « doublons », qui suivent le succès d'un ouvrage, à l'image des livres sur le système digestif, ceux qui explorent l'intelligence des arbres et des plantes ou qui mettent en avant des figures féministes.

Librairie Mollat - Bordeaux
La librairie Mollat, à Bordeaux (photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


À l'occasion d'une autre table ronde, consacrée aux achats et aux retours, les libraires pointaient la nécessité « de vraies coupes et de vrais choix », avec un investissement plus conséquent pour les ouvrages importants aux yeux de l'équipe. Alice Rüest, de la librairie Vivement dimanche à Lyon, fait état d'un travail « à flux tendu, pour ne pas devenir le lieu de stockage des éditeurs ». Damien Bouticourt, de la librairie Maupetit de Marseille, recommande enfin de suivre la saisonnalité en rendant certains rayons éphémères.
 
Face aux représentants des maisons d'édition, qui veulent placer un maximum de livres dans les librairies, certains ont adopté des méthodes radicales : à Montauban, une libraire impose ainsi « un plan de table », avec des créneaux pour chaque éditeur, ce qui permet finalement « une diversité éditoriale plus importante ». D'autres précisent au représentant le montant chiffré des retours, pour lui faire comprendre les impératifs de l'établissement.

« Mais nous sommes des clients captifs, menacés par la baisse des taux de remise », oppose un libraire présent dans la salle : « On m’a dit que le taux de remise allait baisser quand on a demandé la fin des grilles d’office, cela n’est jamais arrivé », lui répond un autre. L'audace paye, parfois.


Commentaires
Pour les lecteurs c'est saoulant aussi toutes ces nouveautés et pas que pour le prix c'est difficile de suivre (en Manga et Comics le rythme est infernal)
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.