Le sauvetage La Martinière-Seuil, un coup de massue pour Interforum

Nicolas Gary - 22.09.2017

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Il y a de quoi osciller entre ire et joie, dans ce projet de rachat du groupe La Martinière annoncé hier. Media Participations, géant de la bande dessinée dirigé par Vincent Montagne, fait œuvre utile, assurément. Mais le revers de la médaille n’a rien de réjouissant pour les équipes d’Interforum : après deux années de restructuration, pour absorber Volumen, quel avenir désormais ?

 

Éditions de la Martinière - Livre Paris 2016
ActuaLitté, CC BY S.0
 

 

La voix de la sagesse vient avant tout des éditeurs anciennement diffusés par Volumen. En août 2015, Editis, filiale de l’Espagnol Grupo Planeta, annonce qu'il rachète la société de diffusion/distribution du groupe La Martinière, Volumen Loglibris. Cette dernière passe alors officiellement sous la bannière d’Interforum. « Durant deux années, d’énormes efforts ont été réalisés pour intégrer les équipes et les catalogue des maisons auparavant diffusées par Volumen : le rachat prochain de La Martinière par Media Participations, c’est une catastrophe. » 
 

La Martinière groupe en négociations exclusives avec Média Participations


Les représentants eux-mêmes n’ont pas vraiment savouré la nouvelle, et pour cause. « Lors de l’annonce du rachat de Volumen, beaucoup se sont demandé pourquoi une structure de diffusion/distribution qui fonctionne comme Interforum allait s’embarquer avec une autre qui perd de l’argent », pose-t-on. La réponse n’était pas évidente, mais les pistes nombreuses : capter le catalogue de La Martinière et des maisons diffusées semblait la plus concrète. Et par conséquent, augmenter la portée d’Interforum.

 

Cette approche permettait en effet à Interforum d’obtenir une autre visibilité, grâce à des maisons spécifiques, sur des espaces où, en librairie, la structure n’était pas présente. « L’idée de disposer de maisons tournées vers la création était importante : les poches sont évidemment une machine à faire du cash, mais œuvrent moins dans la créativité », souligne un diffusé.

 

Dans l’idée, Interforum s’était alors logiquement préparé à assimiler les nouveaux catalogues. « Il y a eu de la concertation, des licenciements, des embauches : aujourd’hui, les équipes peuvent sérieusement vivre le rapprochement entre La Martinière et Média Participations comme un deuil... Et le prendre en pleine tête », commente un représentant.
 

Une transition déjà douloureuse, pour les réprésentants

 

« En quittant Volumen, plusieurs d’entre nous ont vécu une mauvaise période, le temps que tout se mette en place. Mais aujourd’hui, très égoïstement, on se demande comment les équipes vont accueillir nos prochains livres. Nous, éditeurs, pensons toujours à court terme, au prochain livre... Sauf que, pour assurer la diffusion, un éditeur a besoin d’une équipe de représentants qui soit motivée. C’est essentiel. Aujourd’hui, que vont-ils penser ? Qu’ils construisent pour donner la main aux équipes de Média Participations ? »

 

De toute manière, le Plan de Sauvegarde de l’Emploi lors du rachat de Volumen avait fait voler en éclat les anciennes équipes de représentants. Le départ de plusieurs maisons anciennement diffusées – Wespieser, Minuit, Zulma, Corti – avait provoqué un véritable désastre pour l’équipe concernée. « Aujourd’hui, les équipes de deuxième niveau n’ont de toute manière plus la qualité de travail dont elles bénéficiaient auparavant », nous assure-t-on. 

 

« La somme de travail est supérieure, et les missions réduites à la saisie et l’opérationnel. Les représentants du premier niveau avaient un périmètre d’action très restreint. Cela donnait l’occasion de rencontrer des librairies en demande d’une collaboration de grande qualité, pour l’équipe de deuxième niveau. » De plus, les perspectives étaient « gravement compromises, il a fallu s’adapter ».
 

Un sauvetage pour La Martinière, au Seuil d'une vilaine passe ?

 

Écueil, donc. Et pourtant, le rachat de Seuil/La Martinière tend plutôt à réjouir le secteur dans son ensemble. « Le phénomène de concentration, il est inévitable, et de toute manière, on savait que cela arriverait en voyant que Volumen ne pouvait plus se soutenir financièrement. La question devenait plutôt de savoir quand Seuil serait vendu, et à qui. » Voire, pour les plus pessimistes, si la maison ne risquait pas de disparaître, tout bonnement.

Chez Médiapart, un éditeur du Seuil rappelle que la famille Wertheimer – Chanel, entre autres – se serait fatiguée d’avoir à combler les déficits « toujours recommencés d’Hervé de La Martinière. Et cette année 2017 s’avérait cruciale au point de tout rendre possible, dans la mesure où les avances de trésorerie à répétition consenties par les Wertheimer doivent se transformer en augmentation de capital ». Alors oui, quel futur ?

 

Rien n’assure évidemment que ce rachat fonctionne, mais Vincent Montagne tend à inspirer confiance. « Et les impératifs de Média Participations ne sont pas les mêmes que ceux du propriétaire d’Editis », note un éditeur. Planeta a certes repris Editis, mais sous la forme d’un LBO – leveraged buy-out, ou un achat à effet de levier. Autrement dit, c’est la structure achetée qui allait rembourser l’investissement réalisé. Dans ces conditions, c’est le flux de trésorerie d’Editis qui a été mis à rude épreuve. 

 

Et de poursuivre : « Et puis, Media Participations n’a pas pour impératifs d’acheter des écoles de commerce. » En octobre 2016, c’est en effet l’ESLSCA Paris Business School qui devenait propriété de Planeta/Editis. « Ici, La Martinière devrait profiter d’une certaine liberté, quand Editis donnait l’impression d’une certaine inertie – impulsée par le fait que Planeta semble temporiser depuis quelques années. »
 

Quelques années encore... 

 

Les deux groupes seront en effet « plus forts à deux », comme l’indiquait Vincent Montagne, mais tout cela est assez vertigineux. Seul le contenu du contrat passé entre Editis et La Martinière/Seuil donnerait une réelle vision de l’avenir pour Interforum – mais ce dernier reste évidemment confidentiel. 
 

Seuil rejoindra Dupuis : “La concentration de l’édition s'aggrave sans cesse”


Certaines sources avancent que tout pourrait s’arrêter en 2020. Mais citée par Médiapart, une personnalité du Seuil affirme « qu’Editis nous avait imposé un contrat léonin de neuf ans – c’est habituellement trois ans renouvelables – pour assurer notre diffusion-distribution. Nous étions liés au point de devoir tomber comme un fruit mûr dans leur escarcelle ».

 

Dans l’intervalle, il faudra aussi penser au site de Ballainvilliers, dont le maintien serait compromis. Quant au site principal, Malesherbes, l’espace qui y était alloué aux éditeurs Volumen devra également revoir son fonctionnement… D’autres questions persistent : quelle est, ou a été, la stratégie d’Editis avec Volumen, ou celle de Planeta en la matière. Et peut-être même, l’absence de stratégie, plus problématique...