Chantage ou traquenard de Mohammed VI : l'instant de faiblesse des auteurs

Cécile Mazin - 31.08.2015

Edition - Justice - Mohammed VI - royaume Maroc - corruption chantage


L’histoire devient totalement insensée, au point que déontologie, journalisme et chantage s’entremêlent, sur fond de tentative de corruption et traquenard. Les deux journalistes Éric Laurent et Catherine Graciet, mis en examen pour chantage, sont lâchés par leur éditeur. Les Éditions du Seuil ne publieront pas leur ouvrage : un désaveu cinglant ?

 

Rabat is the capital city of Morocco. Over 2 million people live in Rabat, making it the country's second largest city. Rabat is located on the Atlantic ocean, but Casablanca further south along the coast is the main port. Rabat is where the government is

Muhamad Mansour, CC BY 2.0

 

 

Pour la maison d’édition, la confiance établie entre l’éditeur et les auteurs est « de facto dissoute », annonce un communiqué. « Dans ces conditions, la publication envisagée ne saurait avoir lieu », ce qui conduit à une rupture de contrat. 

 

Les coauteurs avaient dans leurs cartons un ouvrage à même d’« ébranler la monarchie », assurait Laurent. Et quelques heures avant que l’éditeur n’officialise sa décision, Graciet assurait s’être fait la « promesse que notre livre sortira ». 

 

Pour l’instant, la seule chose assurée, c’est la tentative de chantage sur la personne du roi Mohammed VI, dirait-on. Car les méandres qui ont abouti à cette situation semblent assez peu clairs.

 

Citée par l’AFP, Catherine Graciet explique que son partenaire aurait bien rencontré les représentants de Sa Majesté. Elle ne serait arrivée qu’au troisième rendez-vous, celui où les deux journalistes se sont fait prendre. 

 

Si le Seuil refuse de faire paraître l’ouvrage, Laurent jure qu’il proposera son livre ailleurs, qu’importe. Et de jurer que c’est bien Rabat qui a tenté le jeu de la corruption, et qu’il n’est pas à l’origine de l’accord financier. Les avocats du monarque, pour empêcher que ne sorte le livre, l’auraient rencontré. Et Éric Laurent aurait bien demandé 3 millions €. Finalement, ce sera 2 millions et l’enveloppe Judas, par laquelle les deux seront arrêtés, et mis en situation de flagrant délit. 

 

Catherine Graciet reconnaît que sa déontologie en a pris un coup, mais les sommes étaient significatives. Et qu’elle a cédé dans un moment de faiblesse. Compréhensible ou non, Laurent, pour sa part, ne veut rien entendre : il revendique que le livre lui appartient, et qu’à ce titre, il peut bien en faire ce qu’il souhaite. 

 

Des révélations "apocalyptiques", soufflées pour 2 millions €

 

D’ailleurs, Éric Laurent avait déjà fait paraître, en 2012, Le roi prédateur, un livre à charge contre M6, ainsi qu’est surnommé le souverain. Sa coauteure avait également publié sur le Maroc, et deux de ses ouvrages seraient interdits dans le royaume chérifien. 

 

Pour l’heure, il existe manifestement un accord signé des deux parties, dont Graciet fait état comme d’une preuve pour souligner la culpabilité de Mohammed VI. Et qui atteste des modes de corruption en vigueur : puisqu’elle a signé un document, c’est que le roi du Maroc l’a lui-même validé.  

 

Dans ce dernier, il est bien stipulé que, pour 2 millions €, les deux journalistes s’engagent à ne rien publier des affaires découvertes, pas plus que des révélations « apocalyptique[s] », assure-t-elle, contenues dans les documents exposés. 

 

Un accord, pour que le livre reste dans les placards ? Le journaliste reconnaît : après 30 années de travail, la lassitude, la fatigue, et d’autres choses. Et puis, Mohammed VI, c’était toujours mieux qu’une République islamique... (via Le Monde)

 

Reste que, pour l’éditeur, l’affaire est entendue : « Catherine Graciet et Éric Laurent ont publiquement reconnu avoir accepté de ne plus rien écrire sur le Royaume du Maroc contre rémunération, violant ainsi délibérément les engagements contractuels qu’ils avaient pris avec les Éditions du Seuil. »

 

Les auteurs mis en examen pour chantage et extorsion de fonds devront démontrer qu’ils ont bel et bien été piégés. Et en attendant, Olivier Bétourné, cité par l’AFP, est inconsolable, parlant de « sa stupeur, de sa tristesse et de sa colère ». 

 

« D’abord, je n’ai pas cru que les deux auteurs que j’avais publiés et que je me proposais de publier à nouveau étaient susceptibles de s’engager à ne pas honorer le contrat qu’ils avaient signé avec moi contre rémunération », explique le président de la maison.

 

Cette dernière réaffirme bien que l’instruction déterminera la culpabilité des coauteurs, et qu’en attendant, « la présomption d’innoncence s’impose à tous ». Mais le « coup de canif », dans la confiance qu’avait placée l’éditeur ne sera pas soigné.


Pour approfondir

Editeur : Point
Genre : geopolitique...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782757830857

Le roi prédateur ; main basse sur le Maroc

de Eric Laurent

Douze palais royaux, une trentaine de résidences, une passion pour les tissus rares et les Ferrari... Mohammed VI, le roi du Maroc, étale sa fortune royale, estimée à 2,5 milliards de dollars. Il est le seul souverain que la crise financière mondiale de 2009 ait épargné... étrange, non ? Cette enquête de terrain dénonce le système économique marocain, mis en place par le roi et par ses proches, pour détourner les richesses du royaume à leur profit.

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