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"Le seul trait mouvant du paysage, c'étaient les nuages"

La rédaction - 27.11.2013

Edition - Les maisons - Silo - Hugh Howey - extrait


En partenariat avec Actes Sud, ActuaLitté vous avait proposé de retrouver le premier chapitre de Silo, le roman de Hugh Howey. Dans un futur indéterminé, un groupe d'hommes et de femmes vit, depuis plusieurs générations, dans un immense silo creusé dans la terre, à l'abri d'une atmosphère devenue toxique. Seul un immense écran relayant les images filmées par des caméras les relie au monde extérieur.. Voici le chapitre 2, à découvrir.

 

 

La vue projetée dans la cellule n'était pas aussi floue que celle de la cafétéria et Holston passa son dernier jour dans le silo à considérer cette énigme. La caméra était-elle à l'abri du vent toxique, de ce côté ? Est-ce que chaque nettoyeur, condamné à mort, mettait davantage de soin à préserver la vue qui avait accompagné ses derniers instants ? Ou cet effort supplémentaire était-il un cadeau fait au prochain nettoyeur, qui lui aussi passerait son dernier jour dans cette cellule ?

Holston préférait la dernière explication. Elle lui faisait penser à sa femme avec nostalgie. Elle lui rappelait pourquoi il était là, du mauvais côté des barreaux, de son plein gré.

Alors que ses pensées se portaient vers Allison, il s'assit et fixa le monde mort que des peuples anciens avaient laissé. Ce n'était pas la meilleure vue sur le paysage qui environnait leur bunker enterré, mais ce n'était pas non plus la pire. Au loin, des collines basses, onduleuses, mettaient une jolie touche de brun, comme du jus de café contenant juste ce qu'il faut de lait de cochon. Le ciel, au-dessus des collines, était du même gris terne que celui de son enfance, et de l'enfance de son père, et de celle de son grand-père. Le seul trait mouvant du paysage, c'étaient les nuages. Ils planaient pleins et sombres au-dessus des collines. Ils erraient, libres, comme les bêtes en troupeau des albums illustrés.

La vue du monde mort occupait tout le mur de sa cellule, comme elle occupait tous ceux du dernier étage du silo, chacun présentant une partie différente des terres désolées et floues, toujours plus floues, qui s'étendaient dehors. Le petitmorceau de monde d'Holston partait du bout de son lit de camp, montait jusqu'au plafond, et s'étendait jusqu'au mur opposé, pour redescendre vers les toilettes. Et malgré le léger flou – comme si on avait huilé l'objectif – on avait l'impression de pouvoir partir en promenade dans ce décor, dans ce trou béant et engageant curieusement placé en face d'infranchissables barreaux de prison.

 

L'illusion, cependant, n'opérait qu'à une certaine distance. En se penchant plus près, Holston aperçut une poignée de pixels morts sur le gigantesque écran. Leur blanc uniforme contrastait avec les mille nuances de gris et de brun. D'une luminosité violente, chaque pixel (Allison les nommait les pixels “bloqués”) était comme une fenêtre carrée ouvrant sur un lieu plus radieux, un trou gros comme un cheveu humain qui semblait inviter vers une réalité meilleure. À y regarder de plus près, on en voyait des dizaines. Holston se demanda si quelqu'un, dans le silo, savait les réparer, ou si on disposait des outils nécessaires à une tâche si délicate. Étaient-ils morts à jamais, comme Allison? finiraient-ils tous par mourir? Holston imagina qu'un jour, la moitié des pixels seraient tout blancs, que, des générations plus tard, il n'en resterait que quelques gris et bruns, puis une dizaine à peine, et alors l'état du monde extérieur serait inversé, les gens du silo le croiraient en feu, prendraient les vrais pixels pour les points défectueux.

Ou était-ce Holston et son peuple qui se méprenaient en ce moment même ?

Derrière lui, quelqu'un s'éclaircit la gorge. Il se retourna et vit le maire Jahns de l'autre côté des barreaux, les mains croisées sur sa salopette. L'air grave, elle hocha la tête vers le lit de camp.

— Le soir, parfois, quand la cellule est vide et que vous et l'adjoint Marnes avez quitté votre service, je viens m'asseoir exactement au même endroit pour profiter de cette vue.

Holston tourna la tête pour embrasser du regard le paysage sans vie, terreux. Il n'était déprimant qu'en comparaison avec les images des livres pour enfants – les seuls à avoir survécu à l'insurrection. La plupart des gens doutaient des couleurs de ces livres, comme ils doutaient que les éléphantsmauves et les oiseaux roses aient jamais existé, mais Holston sentait qu'elles étaient plus vraies encore que l'image qu'il avait devant les yeux. Comme quelques autres, il éprouvait quelque chose de primitif et de profond lorsqu'il regardait ces pages usées éclaboussées de vert et de bleu. N'empêche, en regard de l'atmosphère suffocante du silo, cette vue grise et terreuse apparaissait comme une sorte de salut, comme le genre de grand air que les hommes étaient faits pour respirer.

 

— Ça paraît un peu plus clair ici, dit Jahns. La vue, je veux dire. Plus net.

Holston resta silencieux. Il regarda un morceau de nuage frisé se détacher et prendre une nouvelle direction, en un tour- billon de noirs et de gris.

— Ce soir, vous dînez ce que voulez, dit le maire. La tradition veut...

— Vous n'avez pas besoin de m'expliquer comment ça marche, l'interrompit Holston. J'ai servi son dernier repas à Allison ici même il y a seulement trois ans.

il voulut faire tourner son alliance de cuivre autour de son doigt, oubliant qu'il l'avait laissée sur sa commode plusieurs heures auparavant.

— trois ans, déjà, murmura Jahns pour elle-même. Holston se tourna et la vit scruter les nuages affichés au mur. — Déjà, oui, pourquoi, elle vous manque ? demanda-t-il

d'un ton venimeux. Ou c'est le fait que le flou ait eu tant de temps pour se reformer qui vous ennuie ?

Le regard de Jahns croisa brièvement le sien, puis tomba vers le sol.

— Vous savez que je n'ai pas envie de ça, pour aucune vue au monde, dit-elle. Mais les règles sont les règles...

— Je ne blâme personne, dit Holston, tentant d'évacuer sa colère. Je connais les règles mieux que quiconque.

sa main se retint de pointer vers son insigne, qu'il avait, comme son alliance, laissé derrière lui.

— Bon Dieu, j'ai passé la plus grande partie de ma vie à les faire respecter, même après avoir compris que c'était de la foutaise.

Jahns se racla la gorge.        

— Eh bien, je ne vous demanderai pas pourquoi vous avez fait ce choix. Je me contenterai de supposer que vous seriez plus malheureux ici.

Holston croisa le regard du maire, vit le voile devant ses yeux avant qu'elle ait pu le dissiper. Elle paraissait plus mince que d'habitude, comique dans sa salopette qui bâillait. Les lignes de son cou et aux commissures de ses yeux étaient plus profondes que dans le souvenir d'Holston. Plus sombres. Et il se dit que la fêlure de sa voix était vraiment causée par le regret, pas seulement par son âge ou sa ration de tabac.

 

Soudain, Holston se vit à travers le regard de Jahns, en homme brisé assis sur un banc usé, le teint gris dans le halo pâle du monde mort derrière lui, et pareille vision lui donna le vertige. La tête lui tourna, comme si elle tâtonnait pour trouver quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose de raisonnable, quelque chose qui aurait du sens. On aurait dit un rêve, l'état d'inconfort auquel sa vie s'était trouvée réduite. Aucune des trois années passées ne lui semblait vraie. Plus rien ne lui semblait vrai.

Il se retourna vers l'ocre des collines. À la périphérie de son champ de vision, il crut voir un autre pixel mourir, devenir tout blanc. Une autre minuscule fenêtre s'était ouverte, une autre vue claire trouant une illusion dont il était venu à douter.

Demain sera mon salut, pensa-t-il violemment, même si je meurs, là-dehors.

— Je suis restée maire trop longtemps, dit Jahns.

Holston jeta un œil vers elle et vit ses mains ridées serrer l'acier froid des barreaux.

— nos registres ne remontent pas aux commencements, vous savez, poursuivit-elle. Ils ne remontent que jusqu'à l'insurrection, il y a un siècle et demi, mais depuis cette date, je suis le maire qui a envoyé le plus de gens au nettoyage.

— Pardon d'être un fardeau, dit Holston d'un ton sec.

— Je n'y prends aucun plaisir. C'est tout ce que je veux dire. Vraiment aucun.

Holston embrassa l'énorme écran d'un grand geste.

— Mais demain soir, vous serez la première à regarder un coucher de soleil nettoyé, je me trompe ?   Il détesta s'entendre parler sur ce ton. Ce n'était pas à cause de sa mort, ou de sa vie, enfin de ce qui pouvait se produire après demain, qu'Holston était en colère, mais le sort qu'avait connu Allison l'emplissait encore de rancœur. Longtemps après les faits, il considérait toujours comme évitables ces événements inéluctables du passé.

— Demain, vous serez tous enchantés de la vue, dit-il, plus pour lui-même que pour le maire.

— c'est vraiment injuste, dit Jahns. La loi est la loi. Vous l'avez enfreinte. En toute connaissance de cause.

Holston regarda ses pieds. Jahns et lui laissèrent se former un silence. C'est le maire qui finit par le rompre.

— Vous n'avez pas encore menacé de ne pas le faire. Certains craignent que vous ne fassiez pas le nettoyage parce que vous n'agitez pas cette menace.

Holston rit.

— ils seraient rassurés si je ne voulais pas nettoyer les capteurs ?

Il secoua la tête devant cette logique absurde.

— tous ceux qui passent par cette cellule promettent qu'ils ne le feront pas, dit Jahns, et finalement ils le font. C'est le comportement auquel nous sommes tous habitués...

— Allison n'a jamais menacé de ne pas le faire, lui rappela Holston, mais il savait très bien ce qu'elle voulait dire. Il avait été le premier à penser qu'Allison n'essuierait pas les objectifs. Et à présent, il croyait comprendre ce qu'elle avait ressenti lorsqu'elle s'était retrouvée sur ce même banc. Il y avait plus important à considérer que le seul acte de nettoyer. La plupart de ceux qu'on envoyait dehors s'étaient fait prendre en infraction et se retrouvaient dans cette cellule, surpris de n'avoir plus que quelques heures à vivre. Un esprit de vengeance les animait lorsqu'ils disaient qu'ils n'allaient pas le faire. Mais Allison, et maintenant Holston, avaient de plus grands soucis. Nettoyer ou pas, la question était secondaire ; ils étaient arrivés ici parce que, aussi fou que ce soit, ils le voulaient. La seule chose qui les animait encore, c'était leur curiosité pour tout cela. Leurs interrogations sur le monde extérieur, par-delà le voile projeté des écrans muraux.                      

        

— Alors, vous comptez le faire ou non ? demanda Jahns sans détour, visiblement à bout.

— Vous l'avez dit vous-même, dit Holston en haussant les épaules. Tout le monde le fait. Il doit bien y avoir une raison, non ? Il faisait semblant d'être indifférent, de ne pas s'intéresser au pourquoi ils nettoyaient, mais il avait passé la plus grande partie de sa vie, et en particulier les trois dernières années, à se tourmenter à ce sujet. Cette question le rendait fou. Et si refuser de répondre à Jahns faisait souffrir ceux qui avaient tué sa

femme, il n'en serait pas fâché.
Anxieuse, Jahns promenait ses mains le long des barreaux. — Puis-je leur dire que vous allez le faire ?
— ou le contraire. Ça m'est égal. J'ai l'impression que pour

eux ça revient au même.
Jahns ne répondit pas. Holston leva les yeux vers elle et elle

lui fit un signe de tête.
— si vous changez d'avis au sujet du repas, faites-le savoir à

l'adjoint Marnes. Il passera la nuit derrière son bureau, comme le veut la tradition...

Elle n'avait pas besoin de le lui dire. Des larmes montèrent aux yeux d'Holston au souvenir de cette charge qui avait fait partie de ses fonctions. Il avait été de faction à ce bureau douze ans plus tôt, quand Donna Parkins avait été mise au nettoyage, et huit ans plus tôt, quand le tour de Jack Brent était venu. Enfin, trois ans plus tôt, il avait passé la nuit vautré par terre, cramponné aux barreaux, totalement effondré, quand le sort de sa femme avait été scellé.

Le maire Jahns se retourna pour partir.

— Au shérif, marmonna Holston avant qu'elle ne soit plus à portée de voix.

— Pardon ?

Jahns s'attarda de l'autre côté des barreaux, ses sourcils gris et broussailleux en suspension au-dessus de ses yeux.

— c'est le shérif Marnes, désormais, lui rappela Holston. Pas l'adjoint.

Jahns donna quelques petits coups sur les barreaux.

— Mangez quelque chose, dit-elle. Et je n'aurai pas l'impudence de vous suggérer de dormir un peu.