Le sous-titrage collaboratif chez Arte, ou la chasse européenne au droit d'auteur

Nicolas Gary - 10.10.2016

Edition - Société - sous titre émissions Arte - traducteurs sous-titrage - droit auteur Europe traduction


Fin septembre, la chaîne Arte a décidé de proposer un projet étonnant : un modèle de sous-titrage collaboratif, lié à quelques programmes. L’idée est de donner aux internautes la possibilité d’intervenir, pour toutes langues, à l’exception de l’anglais, l’espagnol, l’allemand et le français. Mais le crowdsourcing passe assez mal.

 

la nuit ne fait que commencer pour vous

Do u remember, CC BY SA 2.0

 

 

« Si Arte se met à faire du sous-titrage “collaboratif”, la profession des traducteurs de sous-titres, qui a déjà été mise à mal ces dernières années, va encore prendre un coup. Et il ne faudra pas s’étonner si vous voyez un jour un Shakesperare sous-titre “de être ou de ne pas de être ?” », indique un traducteur littéraire. 

 

Mais ce qui semble plus significatif, c’est que dans son communiqué, Arte souligne le fait que la communauté européenne est impliquée. En effet, le projet « a pour but de mettre en valeur la diversité linguistique en Europe ». Certains estiment que l’on atteint « le comble du cynisme » d’autant que l’annonce intervenait la veille de la Journée Mondiale de la Traduction.

 

Favoriser la diffusion d'émissions de niche

 

Auprès de Telerama, Arte précise sa position : contractuellement, les participants à ce modèle de traduction transfèrent leur droit d’auteur à Arte. De la sorte, aucune réclamation ne pourra être déposée. 

 

On serait donc en plein fansubbing, où les internautes réalisent par eux-mêmes le sous-titrage d’émissions en langue étrangère. Et de mettre en avant le modèle collaboratif, à l’image de l’encyclopédie Wikipedia. « Tous les contenus proposés passent évidemment entre les mains de nos traducteurs pour être modérés avant leur mise en ligne. » On précise aussi que « les internautes sur Youtube sont informés que la version visionnée est une version produite dans le cadre du “fansubbing” ». 

 

Et ce, pour favoriser la diffusion large de programmes, d’autant plus qu’il ne s’agirait là que de programmes assez restreints. Rien qui puisse « porter préjudice à la profession de traducteur ». Pourtant, c’est un million d’euros qui a été apporté en financement par la Commission européenne. 

 

Quelle politique européenne finalement ?

 

L’attitude de l’Europe devient alors difficilement compréhensible, en matière de traduction. « Elle prétend vouloir développer les métiers de la traduction, mais a des programmes de mise au point de traduction automatique, dont un que l’on peut considérer comme une grave atteinte aux droits des traducteurs, et soutient maintenant un programme visant à développer la traduction “collaborative” des sous-titres, dont on connaît le résultat pitoyable et, parfois, involontairement comique. On n’avancera pas comme ça, ou alors on avancera très mal », estime notre interlocuteur.

 

Sylvestre Meininger vice-président de l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel voit dans cette démarche une répercussion de la politique européenne. « La Commission a déclaré la guerre au droit d’auteur – pas au copyright. Dans un cas, on défend les individus, dans l’autre, les investisseurs. Mais le droit d’auteur est présenté comme un frein à la circulation des œuvres, alors il faut le combattre par tous les moyens », explique-t-il à ActuaLitté.

 

Ainsi que le pointe l'ATAA :

 

S'il était besoin de prouver l'absurdité totale de cette initiative, poussons l'argument jusqu'au bout : le principal obstacle à la diffusion des programmes serait le coût du sous-titrage. Or, s'il y a nécessité de traduire, c'est justement du fait de la diversité linguistique et donc, de la richesse culturelle de l'Europe. Autrement dit, le principal obstacle à la culture... c'est la culture.

 

 

"La Commission a déclaré la guerre au droit d’auteur"

 

Ainsi, le projet devient « une épimanifestation de ce comportement ». Et les relations entre Arte et les institutions européennes sont connues. « Une société privée n’aurait jamais osé mettre en place un projet aussi absurde : le calcul juridique et économique, et les ennuis encourus auraient arrêté n’importe qui avant. » 

 

Selon le vice-président de l’ATAA, le modèle ne fonctionnera d’ailleurs pas bien longtemps : « Après quelques diffusions et des plaintes des spectateurs, il faudra engager des correcteurs, pour modifier des traductions bancales ou incorrectes. Cela engloutira les maigres sommes économisées par le sous-titrage gratuit. »

 

En somme, une décision idéologique, « celle de faire reculer le respect du droit d’auteur, et d’affirmer que ceux qui font les traductions ne doivent pas se prendre pour des auteurs ». Une idée que la Convention de Berne et le Code de la propriété intellectuelle balaieraient pourtant d’un revers d’article. « Il faut rappeler que les traducteurs d’œuvres de l’esprit sont auteurs de leur traduction, c’est dans ces textes. »

 

Quant à la comparaison avec le modèle collaboratif, l’argument ne tient pas l’examen : « D’abord, on ne donne pas un livre à traduire à 10 personnes : c’est pareil pour des sous-titres. » Ensuite, l’encyclopédie en ligne n’a pas de vocation commerciale – grande différence avec l’intention d’Arte. « Enfin, écrire ou modifier des articles d’encyclopédie n’est pas un travail d’auteur. » Bien entendu, dans un cadre expérimental défini, le projet serait intéressant, « certains de nos membres font d’ailleurs des traductions gratuitement pour des associations, mais il n’y a jamais d’exploitation commerciale. »

 

Mais dans tous les cas, l’ombre de la CE continue de planer : « C’est cette fascination pour la technologie, censée pouvoir tout résoudre, avec la manie de monter des plateformes... Or, non seulement cela ne représente pas une solution à tout, mais, surtout, c’est toujours un modèle qui vise à limiter le contact humain : on finit par n’avoir plus besoin de parler. Un comble quand on parle de traduction ! »

 

Le pouvoir aux technocrates

 

Chez les traducteurs, certains sont plus vindicatifs. « Il faut une société dirigée par des technocrates comme Arte, pour oser se lancer dans une exploitation commerciale reposant sur un modèle collaboratif », nous glisse-t-on. « Tout cela n’a aucune rationalité économique ni culturelle, ni même de bon sens. Arte, qui devrait montrer l’exemple, s’est égarée... »

 

La direction de la chaîne franco-allemande en prend aussi pour son grade. « On a l’impression que la CE tâte le terrain pour voir jusqu’où elle peut aller », précise un traducteur. « C’est d’ailleurs un paradoxe très étrange : traduire et transmettre dans de bonnes conditions, faire vivre les professionnels, devrait être l’enjeu même d’Arte. Là, on se trouve dans le cheminement inverse : diversité et culture ne sont plus vues comme des richesses, ce sont seulement des coûts, des obstacles. »

 

Et de conclure : « Quand les technocrates voient une ligne de dépense dans un tableau Excel, ils tentent de la faire disparaître. Et ça donne ce genre de chose. »