Le sous-titrage, un pur exercice d'écriture

Claire Darfeuille - 02.06.2014

Edition - International - Traduire - Ecole de traduction littéraire - Sous-titrage


L'École de Traduction Littéraire du CNL a reçu Valérie Julia, traductrice dans l'audiovisuel et l'édition, pour animer un atelier consacré à la technique du sous-titrage. Une écriture soumise à de nombreuses contraintes - lisibilité, temps, concision - où le mot à mot est exclu.

 

 

 Cages

froussecarton, CC BY NC 2.0, sur Flickr

 

 

Parmi les jeunes traducteurs de l'ETL réunis pour cet atelier, peu avait déjà une expérience en matière de sous-titrage. Première confrontation donc au difficile exercice qui consiste à traduire une langue orale  en un résumé écrit, le plus synthétique possible, sans perdre d'informations essentielles au passage. La pratique valant mieux qu'un long discours, Valérie Julia leur propose de s'atteler au sous-titrage d'un court extrait d'une série américaine diffusée l'automne prochain sur Arte.

 

Le sous-titrage ne doit pas empiéter sur l'image

 

La première étape, appelée repérage, consiste à découper le dialogue en petites sections, dont chacune sera ensuite sous-titrée. Un logiciel de sous-titrage, en l'occurrence Ayato, est utilisé, lequel fait apparaître la vidéo, les time-codes, les sections de sous-titrage et une barre de défilement qui indique au traducteur lorsqu'il tape son texte s'il dépasse le maximum de signes autorisés, à savoir pour ce format télévisuel, 34 caractères par ligne espace compris (et environ 40 au cinéma). Autre contrainte, la traduction doit tenir sur deux lignes pour ne pas empiéter sur l'image. Le traducteur se débrouillera pour que la ligne la plus basse soit la plus remplie, surtout sur les gros plans. Il faut aussi éviter la succession de petits mots, qui rendent la lecture plus difficile et donc varier leur taille…

 

Les difficultés ne s'arrêtent bien sûr pas là : l'affichage d'un sous-titre à cheval sur un changement de plan est fortement déconseillé, au risque d'entraver la lecture. Excepté si le film est monté très « cut », par exemple une succession de trois plans d'une seconde et demie. « Il faut être synthétiques, mais pas télégraphiques », prévient Valérie Julia, et surtout anticiper. Quelles seront les informations indispensables pour la suite, quelles sont celles dont je peux me passer ? Dans l'extrait sur lequel travaillent les élèves de l'ETL ce matin, il s'agit d'une scène introductive. Impossible de supprimer les éléments qui indiquent les liens familiaux entre les protagonistes.

 

Essorer les dialogues pour en extraire la substantifique moelle

 

Muni d'une retranscription du dialogue sur papier et d'une traduction intermédiaire, dont la traductrice fait l'économie en temps habituel, chacun tord les dialogues, les essore pour en extraire la substantifique moelle. Une petite élision par ici, un synonyme plus court par là. Périlleux exercice que cette séquence où il s'agit de trouver l'équivalent français d'une chaîne de supermarché et d'une marque de gâteau américain, de conserver le sens du dialogue, le ton ironique de la fille, le reproche latent à la mère, en 19 signes…

 

L'auteur de la synchronisation labiale française est lui tombé à côté, en traduisant « Il veut faire une pause  j'te culbute sur la banquette arrière ? », là où il s'agissait de critiquer le côté maternant de la mère vis-à-vis de son beau-fils et non une supposée obsession sexuelle. Les propositions des jeunes traducteurs de l'ETL fusent « Il veut faire une pause chips ? »,  « plutôt une pause goûter  pour garder le côté enfant gâté ? ». Gagné, cela rentre dans la balise, on garde la pause goûter. « On a vite fait de commettre une faute d'inadvertance, rivé sur son écran et les time-codes. Le sous-titrage demande un haut niveau de vigilance », commente Valérie Julia.

 

Prochaine pierre d'achoppement soumise au groupe d'apprentis sous-titreurs : le terme  « convicted ». Peut-on traduire « coupable » ou doit-on opter pour « impliqué dans le meurtre » ? Et le pronom « her » qui désigne la victime, et dont l'équivalent grammatical français « lui » ne marque pas le genre. L'information est essentielle pour comprendre l'intrigue. Il faudra ajouter « cette fille » et perdre au passage quelques signes.

 

La synchronisation labiale, une autre traduction

 

« N'oubliez pas que l'image et la bande-son comportent déjà plein d'informations et que les spectateurs pour la plupart ont au moins un petit niveau d'anglais », alerte Valérie Julia qui précise que vingt ans plus tôt, l'anglais étant moins répandu, intervertir les éléments de la phrase posait moins de problèmes. À présent cela peut gêner le spectateur qui écoute en même temps qu'il lit… Quant à juxtaposer la version française, c'est à dire la synchronisation labiale et les sous-titres, ce qui permet par exemple aux malentendants de mieux suivre, cela peut s'avérer très compliqué. Les adaptateurs –confrontés eux à d'autres contraintes- prennent souvent de grandes libertés avec le dialogue original. Le mélange des deux traductions risque de plonger le spectateur dans la plus grande confusion.

 

L'intervenante livre, outre ses conseils techniques, des informations pratiques sur la profession regroupée au sein de l'Association des Traducteurs/Adaptateurs de l'Audiovisuel depuis 2006 : règles déontologiques, délais de travail, rémunération au forfait ou au feuillet, tarif syndical (différent pour le cinéma et la télé). Compter, pour ce genre de série et sur cette antenne, environ 1,8 euro par sous-titre, 600 sous-titres par épisode, quantité variable selon la densité des dialogues, soit environ 1 000 euros par épisode, qui nécessite une bonne semaine de travail à un rythme soutenu. La profession se bat par ailleurs pour les conditions de travail décentes qui seules peuvent garantir des traductions de qualité, c'est à dire qui respectent et l'auteur de l'œuvre et le spectateur. Une chose est sûre, un sous-titrage illisible, incorrect, mal calé, c'est le zapping assuré…

 

Après deux heures de brainstorming collectif, le constat est évident, énoncé par Valérie Julia en conclusion de cette matinée de formation : « En matière de traduction audiovisuelle, le mot à mot est impossible. Il faut comprendre l'implicite, se poser toutes les questions de traduction, trouver des solutions et écrire court ! ». Une vraie gageure qui ne s'improvise pas et ne peut décemment être confiée à des amateurs, n'en déplaise à tous les « fansubbers* » de la planète.

 

* fans de séries télé qui les sous-titrent de façon bénévole sur le net.