"Le statut du traducteur c'est d'abord d'être reconnu comme un auteur"

Xavier S. Thomann - 19.06.2013

Edition - Société - Jean-Claude Bologne - CNL - ATLF


À l'occasion des 40 ans de l'ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), l'association avait donné rendez-vous au Centre national du livre et convié les intéressés pour marquer la date. « Quarante, l'âge de raison et celui de nouveaux combats à mener. » C'était notamment l'occasion de revenir sur les progrès réalisés dans la reconnaissance du statut de traducteur comme auteur à part entière, et les différents acquis obtenus par la profession au cours des dernières années. 

 

 

 

Nous en avons profité pour évoquer cette question, ainsi que celle du numérique, avec la présidente de l'ATLF, Laurence Kiéfé. Nous avons également abordé la question avec Jean-Claude Bologne, le président de la Société des gens de Lettres. 

 

ActuaLitté : Que pensez-vous de l'évolution du statut des traducteurs ? 

 

Jean-Claude Bologne : 

Je suis d'abord extrêmement content que les traducteurs soient reconnus comme des auteurs à part entière, et en cela ils ont toujours eu leur place à la Société des gens de Lettres. 

 

J'ai toujours considéré que non seulement le traducteur est un auteur, mais que l'auteur est un traducteur d'une langue qui lui échappe vers une langue qui lui permet de transmettre à tout le monde. 

 

Le statut du traducteur c'est d'abord d'être reconnu comme un auteur, de pouvoir avoir son nom sur la couverture, de pouvoir être dans les outils de recherche, c'est important. La société des gens de Lettres a soutenu l'ATLF pour que les grandes librairies renseignent systématiquement les traducteurs.

 

La reconnaissance du statut est certainement l'acquis symboliquement le plus important. 

 

Pourquoi cette évolution a-t-elle pris autant de temps à se concrétiser ?

 

Lorsqu'il y a un grand auteur comme Mallarmé ou Baudelaire qui ont fait des traductions, on reconnaît son rôle de traducteur, mais imaginer que le traducteur en tant que tel et sans qu'il ait une oeuvre de créateur puisse être aussi un auteur c'est sans doute assez difficile à admettre dans la mentalité française, où on pense que le principal est l'idée et que la langue n'est que la traduction de cette idée. Or le travail sur la langue qu'opère un traducteur est souvent beaucoup plus précis que celui qu'un auteur créateur peut avoir lui-même. Le traducteur est obligé de réfléchir à chaque mot. 

 

Qu'en est-il du numérique ? 

 

Les traducteurs ont beaucoup à redouter d'internet, ça semble tellement plus facile d'avoir des métadonnées correctes mais en même temps il y a une telle diffusion des oeuvres sous toutes les formes que je ne suis pas sûr que le statut du traducteur puisse être défendu de la même manière sur internet.

 

ActuaLitté : On ne peut que se réjouir de cette reconnaissance...

 

Laurence Kiéfé : On est content, même s'il y a encore beaucoup de travail à faire. Mais on est très solidaires les uns des autres, c'est association qui fonctionne bien, qui est très représentative de la profession. On a déjà beaucoup travaillé et on prêt à continuer encore longtemps.

 

Qu'est-ce qui a permis cette évolution ? 

 

Je pense que c'est le fait de se rassembler, de vouloir structurer notre profession, je pense que cela a été absolument déterminant, la création de l'ATLF il y a 40 ans a vraiment été le socle sur lequel on a pu construire tout le reste. Les bonnes relations avec les pouvoirs publics et les éditeurs, et petit à petit l'oiseau traducteur fait son nid.

 

Pourquoi cette reconnaissance n'intervient-elle que maintenant ? 

 

Il est tout à fait normal que l'interprète d'un morceau de musique apparaisse sur la pochette du CD, et je pense que dans la tête de beaucoup de gens le fait de faire passer un texte d'une langue dans une autre c'est comme un acte mécanique, alors qu'il n'y a pas plus subjectif. Le traducteur est aussi un lecteur, et la lecture qu'il fait du texte est on ne peut plus subjective. Ses choix reflètent l'impression que le texte étranger lui a faite très profondément. 

 

Il n'y avait que nous les traducteurs qui pouvions faire passer cette idée-là, car si on ne l'a pas vécue c'est une expérience difficile à concevoir. 

 

Que peut-on envisager pour le futur ? 

 

On a besoin d'être payés correctement, donc nous avons des revendications de rémunération, de droits, de contrats... Par exemple, on voudrait bien que notre nom apparaisse sur les sites marchands. En dehors même de la simple notion de justice, c'est une injure faite au lecteur de ne pas mettre le nom du traducteur. 

 

On est très aidé par le CNL, qui dispose d'aides à la publication. Le CNL n'accorde ces aides que si l'éditeur nous paye correctement et il demande aussi à ce que nom figure au moins sur la couverture.