Le succès du livre de poche chez Hachette avait pris tout le monde de court

La rédaction - 19.10.2016

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L’avènement en France du livre en format poche, donnant le nom Le livre de poche à la collection de Hachette, fit sensation. Dans ce début des années 50, le groupe éditorial ressent le besoin de commercialiser un nouveau produit. Cet ouvrage imprimé, plus petit que les grands formats, fait alors son arrivée. Dans son livre La fabrique du livre, Olivier Bessard-Banquy raconte une toute autre histoire du Livre de poche.

 

Le rayon Livres de poche

Julia Buchner, CC BY ND 2.0

 

 

Maison leader dans son domaine cherche à se débarrasser d’un partenaire encombrant

 

C’est dans cette ambiance qu’est lancé le Livre de poche, au début de l’année 1953, pour compenser l’essoufflement de la « Pourpre » qui a donné de beaux fruits, mais qui est déjà en perte de vitesse. Les deux collections poursuivent leur existence parallèlement, la « Pourpre » ne fait que décliner un peu plus à partir du lancement du poche. Elle correspond, avec sa reliure à l’économie et son aspect vieillot, à un concept ancien, le petit livre de bibliothèque, accessible, l’objet est hybride, il est supposé être conservé alors qu’il est peu soigné voire franchement repoussant, tandis que le poche, plus moderne, plus simple, plus maniable, remplit parfaitement son rôle et donne à lire des succès de librairie pour quelques sous

 

Le lancement des premiers titres, de Pierre Benoit, de Cronin, de Saint-Exupéry a lieu le 9 février 1953. Les tirages ne sont pas inférieurs à 60 000 exemplaires ; pourtant, ils sont presque épuisés aussitôt. Le succès est total et prend tout le monde de court. Les équipes passent leur temps à devoir gérer des calendriers de réimpressions et s’assurer que les ateliers puissent réussir à tout traiter en temps et en heure.

 

Une réussite commerciale totalement inattendue

 

Chez Hachette, les responsables se frottent les yeux pour y croire. Les résultats dépassent toutes les prévisions. Selon un document interne établi au 31 décembre 1962, tous les volumes publiés depuis le premier numéro se sont vendus à plus de 100 000 exemplaires.

 

240 126 pour Kœnigsmark de Pierre Benoit, le tout premier, 249 879 pour le numéro deux, Les Clés du royaume, de Cronin, 412 070 pour Vol de nuit par l’auteur du Petit Prince, le numéro trois, et 155 541 pour Ambre, le numéro quatre. Saint-Exupéry est le plus gros vendeur des tout premiers volumes, Malraux fait fort avec 408 864 exemplaires de La Condition humaine. Les moins bonnes ventes sont Le Chant de Bernadette, vendu à 93 057 exemplaires seulement, si l’on peut dire. L’Étranger de Camus n’est que le n° 406, mais il totalise 322 652 exemplaires vendus.

 

Le cap des cent millions d’unités vendus est dépassé un peu plus de dix ans à peine après le lancement du poche. Il est partout, présent dans près de 25 000 points de vente. Toutes les familles un jour ou l’autre en ont acheté un, ne serait-ce que pour faire passer le temps dans le train ou à la plage. Il a gagné les esprits sinon les cœurs. Il est devenu un objet du quotidien, il s’est imposé comme le livre par défaut, et Roland Barthes, à bon droit, aurait bien pu lui réserver un des chapitres de ses Mythologies

 

Devant l’importance du succès, et les possibilités offertes, les éditeurs se mettent à courtiser Hachette pour essayer de lui imposer de vieux titres qui ont achevé leur carrière en librairie, pour relancer des auteurs, ou simplement complaire à des veuves. La LGF ne sait plus où donner de la tête et comment gérer les susceptibilités des uns ou des autres. Le programme des publications en poche devient le fruit d’un véritable travail de diplomatie sensible, il faut câliner la NRF, toujours très chatouilleuse, tout en ne désespérant pas complètement Calmann-Lévy. Il faut profiter des liens avec Grasset à partir de 1954 sans se mettre à dos Stock ou Fayard. Tout devient compliqué. 

 

Dès 1957, Calmann-Lévy est dans la douleur et comprend que la maison est sur la touche malgré les succès donnés jadis à la « Pourpre ». La LGF s’est engagée à publier un certain nombre de ses titres, vingt au total en quatre ans ; or le patron de l’antique marque relève que les équipes installées rue Galliera n’en ont publié que dix-neuf, il demande à Hachette de respecter ses engagements et de lui acheter comme prévu le vingtième titre en attente.

 

Équilibrer les forces, et ménager chèvre et chou

 

En fait, le patron ne cesse de harceler la Librairie Hachette à ce sujet depuis quelque temps déjà cependant que cette dernière fait la morte. La maison de la rue Auber n’a pourtant pas toujours tort, car le vingtième titre finalement retenu n’est autre que le Journal d’Anne Franck, publié en 1958. Un des plus gros succès de la série. À partir de 1962, Calmann très intelligemment fait jouer la concurrence et dit recevoir des offres pour Jacquou le croquant par exemple.

 

Guy Schoeller, qui a pris les rênes de l’opération depuis la disparition du fondateur en 1961, croit encore pouvoir user de sa superbe et répondre assez sèchement à la vieille marque décatie : « Je ne vous cache pas que je préférerais que vous conserviez ces titres pour l’instant, car, si je ne peux pas les inscrire au catalogue du Livre de poche dans les deux années à venir, il est très possible que je puisse le faire à partir de 1964. J’espère que vous ne verrez pas d’inconvénient à conserver ces titres et je vous en remercie à l’avance3»

 

L’arrivée tardive des concurrents, après 1958, et plus encore après 1962, complique la donne pour la maison encore une fois pionnière qui ne cesse de chercher à ménager chèvre et chou tout en voulant à tout prix rester la marque numéro un dans un domaine qui représente pour elle l’avenir. Pour autant, les gens de chez Calmann ne se laissent plus faire.

 

Le patron dit à l’ancien mari de Françoise Sagan qu’il a des offres pour de vieux titres jadis parus en « Pourpre » dont Ramuntcho par exemple et que, si la LGF ne les reprend pas en poche, il se fera fort de les céder à des concurrents4. Les deux hommes ne sont plus tout à fait en excellents termes et se donnent désormais du « cher monsieur » alors qu’ils sont associés dans ces affaires devenues très juteuses depuis l’entre-deux-guerres.

 

Retrouver notre dossier La Fabrique du livre, par Olivier Bessard-Banquy

 

 

La maison Calmann-Lévy ne cesse plus de mettre la vieille librairie scolaire au pied du mur en la menaçant sans fin de donner à d’autres les titres que celle-ci néglige.

 

Et Guy Schoeller de manipuler savamment le sieur Calmann-Lévy en lui rappelant, alors qu’il ne cesse de différer lui-même ses réponses aux questions de son associé qui veut savoir si oui ou non tel ou tel titre est retenu pour paraître en poche, « qu’étant associé au bénéfice de la collection du Livre de poche, vous n’avez pas intérêt à favoriser une autre collection », « que si j’ai pu, jusqu’à aujourd’hui, convaincre la NRF, Albin Michel et d’autres éditeurs de ne pas céder de titres à des collections qui nous font concurrence, il me serait fort difficile de le faire dans l’avenir sans votre aide et sans votre exemple ».

 

La Librairie Hachette est débordée ; son rythme de parution a beaucoup grimpé pour s’établir à plus de dix volumes par mois, elle ne peut quand même pas absorber tous les best-sellers de l’édition française, passés, présents ou futurs. 

 

 

La fabrique du livre, L'édition littéraire au XXe siècle, Editions Presses universitaires de Bordeaux