Le traducteur, parent pauvre de l'édition

La rédaction - 20.04.2016

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Quand certains parents sommaient mes amis de ne pas devenir une « rock-star » quand ils seraient plus grands, j’entendais à la maison « Ne sois pas une traductrice! », cri du cœur d’une mère passée par là. Mal payés – ils touchent en moyenne 1 % des ventes d’un livre, peu reconnus, précarisés… Le métier de traducteur (ou plutôt de traductrice puisque 8 femmes sur 10 l’exercent) a la vie dure. Plus encore, les conditions se sont dégradées au fil des années. Pourtant, en 2011, Pierre Assouline débutait son rapport intitulé La Condition du Traducteur, par cette question provocatrice : « Heureux comme un traducteur en France? » 

 

Prayer

Chris Yarzab, CC BY 2.0

 

 

Protégé par le Centre National du Livre, la Société française des traducteurs et l’Association des traducteurs littéraires en France, le traducteur français est dans une situation, il est vrai, « moins pire » que celle de ses voisins. Doit-il cependant s’en satisfaire alors que la France est le premier traducteur au monde? Quels sont les progrès à réaliser en matière de reconnaissance des traducteurs?

 

Par Mathilde de Chalonge

 

Traducteur, un métier précaire

 

La réalité du métier ne change pas fondamentalement que le traducteur soit employé par une agence ou qu’il soit indépendant : dans les deux cas, les fins de mois sont difficiles. Un tiers des traducteurs employés fait également de la traduction indépendante pour mettre du beurre dans les épinards, quand les free-lances doivent tenir le rythme de six à sept livres par an.  

 

Pourtant, malgré des rémunérations basses et des débouchés restreints, ce métier attire chaque année de nouveaux étudiants alors que seul un petit millier de traducteurs en vit à terme. 

 

Les masters qui délivrent une formation de traducteur (il en existe aujourd’hui une douzaine) ont rendu la profession plus « sérieuse », mais n’ont pas créé plus d’emploi. La plupart des étudiants se spécialisent en anglais et ne trouvent pas de travail en raison de la surreprésentation des traducteurs anglophones, alors que l’on manque dans un même temps de traducteurs en langue rare. Tout le monde veut traduire l’idiome de Shakespeare, et, de surcroît, tout le monde préfère traduire un roman plutôt qu’une notice d’un meuble suédois.

 

La rémunération des traductions n’est pas fixe et, comme toute profession indépendante, varie en fonction de votre talent, votre réputation, mais aussi de votre âme de négociateur. 

 

Certains sont payés au feuillet d’autres au mot, voire au signe, touchent un pourcentage des ventes ou une enveloppe fixe… Avec le passage de la traduction manuscrite à la traduction informatique la question du paiement s’est compliquée et les traducteurs en ont payé les pots cassés. Un feuillet à la machine était constitué de 25 lignes avec soixante signes maximum par ligne. Avec l’apparition des traitements de texte, les éditeurs se sont intéressés de plus près à la fonction « statistiques » qui compte le nombre de mots du texte et les signes, espaces compris ou espaces non compris. Ils ont alors décidé de payer au mot, ou au signe, mais sans compter les espaces. Résultat des courses, les traducteurs travaillent environ 20 % de plus qu’auparavant tout en voyant la rémunération du feuillet passer de 23 à 20 € en moyenne entre 1996 et 2009.

 

Les secteurs de traduction qui payent le mieux sont… les moins intéressants. La traduction technique – par exemple la notice de votre machine à laver, est plus valorisée que la traduction littéraire, alors même que le travail requiert moins de temps et d’application. De surcroît, des logiciels spécialisés peuvent recracher des tournures apprises par cœur : « Déjà vu », « Wordfast » ou encore « Trados » permettent ainsi au traducteur de tenir un rythme de 1000 mots à l’heure.  

 

Faut-il se satisfaire du moins pire?

 

Si la situation professionnelle des traducteurs n’est pas idéale, il semblerait qu’elle soit « moins pire » qu’ailleurs : le traducteur français est le « moins malheureux » en Europe où la situation est effarante. Un traducteur allemand doit publier environ une vingtaine de livres à l’année pour pouvoir en vivre quand un Italien n’est pas protégé par la loi en cas de piratage ou quand un Espagnol se voit payer 10 € le feuillet, soit deux fois moins qu’en France. 

 

Färglöst

Benjamin Horn, CC BY 2.0

 

 

Le traducteur français a une situation « enviable » selon Patrick Deville – directeur de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, grâce aux bourses, aides et commissions déployées sur le territoire. Depuis les années 1980, le Centre national du Livre protège et encourage la traduction de qualité. Alors, « Heureux comme un traducteur en France? » 

 

Pourtant, il ne fait pas bon vivre quand on est un traducteur en France… Même si la rémunération peut être considérée comme « convenable », il reste beaucoup à faire du côté de la reconnaissance et du statut moral du métier.

 

Le traducteur est dédaigné par les éditeurs quand celui-là s’en méfie : d’un côté comme de l’autre, la liste des accusations est longue. En 2011, Pierre Assouline écrivait son rapport après 18 ans de silence entre le Syndicat national de l’édition et l’Agence des traducteurs littéraires français. Les traducteurs se plaignent de ne pas être consultés en cas de correction de leurs épreuves, ce qui explique parfois la publication de traductions aberrantes. Les éditeurs vont au plus pressé, au plus rentable, et ne demandent pas de relecture finale.

 

Pourquoi un tel mépris? Les maisons d’édition déplorent la qualité du travail des traducteurs : coquilles, fautes d’orthographe, syntaxe acrobatique… Ils préfèrent corriger eux-mêmes leur travail plutôt que leur renvoyer : les éditions de l’Olivier et Christian Bourgois en sont venues à engager des personnes spécialisées pour la relecture des copies en langue étrangère. 

 

Récemment la traduction française du best-seller Millenium a été pointée du doigt en raison des fautes d’orthographe, anglicismes et lourdeurs. Les éditeurs accusent également les traducteurs de sous-traiter les livres reçus, donnant ainsi des résultats stylistiquement différents, voire incohérents. 

Bref, une guerre froide règne entre les deux parties.   

 

Il est loin le temps où le traducteur était plus connu qu’une rock-star : le premier d’entre eux, Saint-Jérôme est resté dans les annales pour avoir traduit le Nouveau Testament en 382. Aujourd’hui saint patron des traducteurs, on ne peut pas dire que la sainte Jérôme, le 30 septembre, soit une journée très célébrée… 

 

Un besoin en traduction

 

Le traducteur doit être choyé. La demande est grande et, soyons réalistes, ce n’est pas pour demain que les traducteurs en ligne vont remplacer un traducteur en chair et en os. Que celui qui n’a jamais rendu une traduction complètement extravagante à son professeur d’anglais, pour cause de flemmardise dominicale, lève le doigt…

 

La traductrice Berengère Viennot écrivait récemment une tribune dans Slate pour défendre le métier de traducteur indépendant et montrait le résultat absurde d’une traduction faite par Google. « The guy looked hairy at the heel. » donnait « Le gars avait l’air velu au niveau du talon. » Alors qu’il fallait comprendre « Le gars avait l’air louche ». 

 

Berengère Viennot, dans cette tribune, définit et défend son métier par tout ce qu’il n’est (ou n’a) pas : Le traducteur n’est pas un prof, il n’est pas un dictionnaire, il n’est pas juste doué en langues, il n’a pas peur de GoogleTrad, il n’est pas disponible, il n’a pas d’argent de poche, il n’est pas un interprète, il ne travaille pas dans n’importe quel sens.

 

Bref, un traducteur ne mérite ni d’être payé un centime le mot par une agence, ni d’être méprisé par les éditeurs, ni d’être ignoré par le grand public. 

 

Ces travailleurs de l’ombre, amoureux de la langue française, gagneraient à être plus reconnus. Quel média invite le traducteur d’un best-seller lors de sa publication? Aucun, alors qu’il est pourtant celui qui a passé des journées entières à en comprendre le sens et à le restituer au mieux.

 

[216/365] Shōgun

Domaine public

 

 

Si Pierre Assouline débutait son rapport de manière provocatrice, il le conclut en plaidant en faveur de la profession. En effet, il en appelle à la création d’un statut de « traducteur créateur » voire de « coauteur », arguant que la qualité de la littérature étrangère VF repose dans une large mesure sur le traducteur : « Humour is the first of the gifts to perish in a foreign tongue », disait Virginia Woolf.

 

Avec une mauvaise traduction, on perd toute la saveur, mais aussi toute la beauté du contenu littéraire. L’article L112-3 du code de la Propriété intellectuelle considère le traducteur comme un auteur. N’attendons pas un nouveau rapport aussi effrayant que celui de Pierre Assouline pour nous plier à la loi française et reconnaître moralement le traducteur comme un membre éminent de l’édition française.

 

 

Tous les chiffres proviennent du rapport de Pierre Assouline, La Condition du traducteur.

 

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